Interview de Gérard Mestrallet dans La Croix (Extraits)

 

Gérard Mestrallet – Transformation monde du travail  – Alternance – Formation – ENGIE

La Croix. Le travail semble aujourd’hui traversé par de profondes mutations…

Gérard Mestrallet. Le travail et l’emploi changent de plus en plus vite, à l’image de notre société et de nos entreprises. Mais nous sommes loin de la fin du travail que certains avaient cru pouvoir prédire. Pour une très grande majorité de personnes, il apporte encore aujourd’hui une reconnaissance sociale, un sentiment d’utilité, une position dans la société. Dans le même temps, de plus en plus de personnes sont éloignées de l’emploi, comme le reflète la hausse du chômage en France. C’est une des fractures de la société, une des plus profondes, qui souligne en creux l’importance d’un travail pour chaque individu. Comment libérer les énergies créatives dans un grand Groupe ?

Quels sont les principaux changements que vous voyez à l’œuvre ?

Il est clair que personne ne restera plus salarié de la même entreprise toute sa vie, contrairement aux Trente Glorieuses. Aujourd’hui, l’emploi dans une entreprise peut devenir précaire tout simplement parce que cette dernière peut disparaître. Des métiers disparaissent, et d’autres naissent. Nous sommes donc invités à revisiter notre vision traditionnelle du travail. L’introduction du numérique dans l’économie, par exemple, fait partie de ces changements profonds qui bouleversent notre vie quotidienne et professionnelle (…).  

Quel rôle l’entreprise peut-elle jouer dans ces transformations ?

L’entreprise joue un rôle considérable, elle a le devoir moral d’accompagner ses salariés et de développer leur employabilité, en particulier au moyen de la formation tout au long de la vie. Chez ENGIE, nous formons deux salariés sur trois chaque année, en deux ans nous avons donc formé la totalité d’entre eux. Notre rôle consiste à identifier les compétences à long terme, pour que nos équipes puissent recevoir la formation adaptée aux nouveaux métiers de l’énergie dont notre Groupe aura besoin dans quelques années.

 

Il en va d’une responsabilité sociétale des entreprises ?

Oui c’est vrai, le fait de cultiver l’employabilité des salariés relève aussi, pour l’entreprise, d’une responsabilité envers la société tout entière. Mieux, l’entreprise devrait aussi jouer un rôle davantage reconnu dès la formation initiale. (…) L’apprentissage par exemple – c’est une des formes d’alternance – n’a pas en France la place qu’il devrait avoir. Or il pourrait jouer comme dans d’autres pays un rôle significatif à la fois pour l’épanouissement des jeunes et pour une meilleure adéquation entre la formation et les besoins du marché du travail. Par l’alternance, l’entreprise participe à l’employabilité des jeunes et cela, j’y crois beaucoup.

Nous assistons à la fin du salariat, d’après vous ?

On voit, à côté du modèle classique du salariat, se développer les auto-entrepreneurs, les créateurs de start-up, les micro-entreprises, l’économie solidaire… Ces formes d’emploi vont se multiplier parce que la société change à toute allure, sous l’effet des nouvelles technologies. Or les grandes structures vont avoir du mal à s’adapter à ces changements, à ce monde économique en plein bouleversement, en pleine ébullition, pour des questions de vitesse, de souplesse aussi. (…) Les petites structures, elles, ont plus de facilités à s’adapter car elles sont plus mobiles, plus légères, plus réactives. (…) Du coup, on aboutit nécessairement à un éclatement des formes d’activité, le salariat restant la forme la plus répandue mais pas la seule. Cela étant dit, je ne souhaite pas du tout la fin du salariat, au contraire, la France manque d’emplois salariés. Mais je trouve positif le développement de ces formes plus individualisées d’activité économique.