Le Forum Energie décrypte chaque année les évolutions possibles et les stratégies à mettre en oeuvre pour les Etats et les entreprises dans le secteur de l'énergie.

Gérard MestralletIntervention de Gérard Mestrallet sur les grands bouleversements du monde de l’énergie

« Le monde de l’énergie connait depuis quelques années une série de bouleversements majeurs, qui en changent totalement la physionomie »

Certains facteurs inquiètent, d’autres enthousiasment et stimulent les acteurs de l’énergie. Tous nous disent que le jeu est durablement transformé et que nous ne reviendrons pas en arrière. Les marchés de l’énergie sont en crise : le prix des commodités s’est effondré, et demeure très volatile. Dans le même temps, les règles des marchés ne s’adaptent pas aux nouveaux paramètres et démontrent l’inadéquation du market design actuel. Prenons l’exemple de l’Europe : malgré des surcapacités globales, il demeure un risque de blackout local ; une absence de marché de capacités ; l’EU ETS toujours en attente de réforme avec un prix du CO2 encore très bas.

« Une triple révolution technologique, digitale et sociétale s’opère pour une transition mondiale vers un monde plus décarboné »

C’est une révolution technologique, d’abord, permise notamment par les progrès rapides du photovoltaïque, du stockage par batteries, de la mobilité verte – électrique et gaz. Les prix des énergies renouvelables baissent toujours plus, de nouveaux records de prix sont régulièrement battus S'y ajoute la révolution digitale. Les solutions « smart » ont modifié le rapport à la ville, à la maison ou au véhicule et l’internet des objets devient un standard de gestion de l’énergie.

Enfin, une transformation sociétale et culturelle est en cours. Le consommateur aspire désormais à une plus grande sobriété énergétique et souhaite disposer de solutions bas carbone sur-mesure pour gérer sa consommation et parfois produire son énergie verte.

« Les conférences climat ont accentué cette prise de conscience individuelle, et accroissent la pression sur les Etats et les acteurs énergétiques »

La signature par 196 pays de l’accord de Paris et son entrée en vigueur début novembre constitue une avancée historique, et la COP22 de Marrakech a confirmé l’entrée dans le temps de l’action pour limiter le réchauffement à 2°C. La ratification par la Chine et les Etats-Unis en septembre dernier, deux pays représentant 50 % des émissions de CO2 de la planète, a marqué une grande avancée dans la mobilisation collective. A côté de cette mobilisation, signe encourageant : les émissions de CO2 liées à l’énergie stagnent pour la deuxième année consécutive en 2015, malgré une croissance économique globale de 3 % (AIE).

« Il revient aux entreprises de prendre toute leur responsabilité dans cette évolution, notamment dans la mise en œuvre d’un modèle de croissance bas-carbone »

À travers toutes ces tensions, ce que nous avons brossé à grands traits, c’est la gestation d’un nouveau monde de l’énergie. Il revient aux entreprises de prendre toute leur responsabilité dans cette évolution, notamment dans la mise en œuvre d’un modèle de croissance bas-carbone. C’est d’ailleurs leur intérêt bien compris : nous sommes passés d’un monde où le climat était vu comme une contrainte à un monde où il devient une opportunité.

Lors de la COP21, nous avons ainsi assisté à une mobilisation large et structurée des entreprises dans le cadre du Business Dialogue que Laurent Fabius m’avait demandé d’animer. Et c’est dans ce cadre que nous avons pu proposer et introduire dans l’accord de Paris le principe d’un signal prix carbone. Donner un prix aux émissions de CO2 rend plus attractives les technologies qui en émettent peu et fait donc peser la balance du côté des énergies renouvelables, de l’efficacité énergétique et de la recherche de développement « verts ». Ces signaux jouent donc le rôle d’accélérateur de la transition énergétique car ils encouragent et récompensent les investissements dans les technologies bas carbone nécessaires à un changement de modèle.

Au niveau européen, cela doit s’accompagner d’une réforme plus ambitieuse de marché EU ETS, et plus largement du market design, dans un contexte où le charbon à bas coût semble plus compétitif que les alternatives bas carbone. Les acteurs financiers et les investisseurs se mobilisent également de manière croissante, pour étudier les moyens d’accélérer l’orientation des capitaux et des flux d’investissement vers le financement d’une économie bas-carbone.

Des premiers engagements de sortie du charbon ont été pris à l’occasion du 1er Climate Finance Day organisé l’année dernière par les acteurs financiers en amont de la COP21. De même les investisseurs – notamment les sociétés d’assurance, sociétés de gestion etc. – s’engagent progressivement dans la réduction de leur risque carbone, c’est à dire pour «dérisquer» leurs portefeuilles d’investissements. La valorisation de la finance verte faisait d’ailleurs partie des thèmes principaux de la COP22.

  

Isabelle KocherIntervention d’Isabelle Kocher sur l’évolution du paysage énergétique

« Il faut inventer des façons différentes de produire et de consommer de l’énergie et développer en permanence de nouvelles solutions énergétiques co-construites avec nos clients »

Ce que nous sommes en train de vivre est de l’ordre d’une révolution industrielle : un changement profond et irréversible est enclenché, qui a pour racine première la prise de conscience collective de l’urgence d’agir pour le climat bien sûr, mais aussi agir pour répondre à l’évolution des aspirations sociétales et culturelles. L’évolution des mentalités a rendu nécessaire la mise en place d’un nouveau modèle que les évolutions technologiques ont rendu possible. Ce nouveau monde de l’énergie, sera totalement décarboné, massivement digitalisé et largement décentralisé.

Pour ne prendre qu’un exemple, d’après certains scénarios d’ici à 2050, 50 % de l’énergie consommée dans le monde pourrait être produite sur une base décentralisée, à partir de votre toit, par exemple, avec un système efficace de stockage et de gestion de l’énergie. Le digital est devenu indissociable des technologies de l’énergie et est maintenant présent à tous les étages : pour accompagner nos clients, coupler la production et la consommation, gérer le stockage par batterie...

« Les technologies mûrissent très rapidement et des moyens colossaux sont dégagés pour financer la transition vers le nouveau monde de l’énergie »

L’exemple le plus spectaculaire est celui du solaire : en 10 ans, les coûts de production d’électricité à partir du solaire ont été divisés par 10. La dynamique des investissements s’est clairement inversée en faveur des actifs décarbonés et en 2015, plus de 60 % des nouvelles capacités électriques installées étaient d’origine renouvelable. C’est une véritable inflexion qui s’opère ! Les progrès des technologies de stockage permettront d’accroître le déploiement des énergies renouvelables et leur intégration au sein des réseaux électriques. Par ailleurs, nous sommes convaincus que le gaz, en tant qu’allié des énergies renouvelables, occupera une place importante dans le nouveau monde de l’énergie, et qu’il se verdira progressivement.

À terme, l’équilibre géopolitique sera très différent de celui que l’on connaît aujourd’hui. Tous les pays ont des gisements d’énergie propre et les problématiques actuelles d’accès à l’énergie dans les pays en développement, ou de guerres des ressources, iront en s’amenuisant. Pour reprendre l’exemple du solaire, le gisement d’énergie est de l’ordre de 20 fois la consommation mondiale d’énergie et il est largement disponible à la surface du globe.

« Les changements que nous vivons sont donc formidables pour l’humanité, mais ils représentent un challenge réel pour les industriels »

Il y a tout d’abord une forte pression sur les acteurs traditionnels avec des choix radicaux. En témoignent le transfert des actifs thermiques d’EON à Uniper, introduit en bourse le 12 septembre 2016 ou l’ introduction en Bourse d’Innogy par RWE le 7 octobre 2016. Ensuite, l’accès à certains de nos métiers devient plus abordable grâce au digital et beaucoup de nouveaux acteurs comme Google et Amazon s’y intéressent. Enfin, le jeu concurrentiel change d’échelle et se complexifie. La distinction qui existait jusque-là entre consommateurs d’énergie et producteurs devient caduque. Des plateformes de gestion de l’énergie en peer-to-peer commencent à émerger. À terme, il sera possible de se fournir en énergie auprès de ses voisins. Bien sûr, cela prendra du temps, car des investissements massifs dans les réseaux intelligents seront nécessaires, mais nous y viendrons progressivement.

« Dans ce paysage énergétique et concurrentiel en pleine refonte, ENGIE veut participer à la révolution énergétique »

Nous avons pris acte de la complexité exponentielle du monde, de la violence des tensions qui le secouent et avons fait le choix d’être un pionnier du nouveau monde de l’énergie. La participation du Groupe ENGIE à ce mouvement se décline sur nos trois métiers principaux : la production d’électricité pas ou peu carbonée donc y compris à partir de gaz, les grands réseaux de distribution de l’énergie dont le gaz, et les solutions intégrées pour nos clients.

Pour transformer notre Groupe d’ici 3 ans, nous nous sommes fixés trois règles de conduite très simples. La première est d’alléger de tout ce qui ne fait pas partie du nouveau monde, comme notre activité de production d’électricité à partir de charbon. Nous avons engagé un plan de cession de 15 milliards d’euros d’actifs en trois ans qui seront réinvestis dans notre développement pour construire des fermes solaires, des solutions locales de gestion de l’énergie, dans de grandes infrastructures gazières, les réseaux de chaleur, la géothermie.

La deuxième ligne de conduite que nous nous sommes fixée, c’est d’anticiper et de construire la deuxième vague d’évolutions. Nous avons décidé d’investir un milliard et demi en trois ans dans les technologies et en particulier dans les technologies du digital.

La troisième ligne de conduite, c’est d’adapter notre organisation aux enjeux du nouveau monde. Nous souhaitons décentraliser l’organisation, nous rapprocher des territoires. Nous avons simplifié notre organisation, cassé la pyramide en quelque sorte, et modifié nos modes de fonctionnement. Et nous allons continuer dans cette dynamique pour être toujours plus agiles, innovants et réellement à même de co-construire nos solutions avec nos clients, à l’échelle locale tout en recherchant les effets d’échelle permis par notre taille.

« ENGIE est engagé avec confiance et détermination dans une transformation profonde, avec un pas de temps volontairement serré pour participer aux mouvements en cours »

Les entreprises et les industriels ont un rôle capital à jouer pour permettre l’avènement de la nouvelle ère industrielle et qu’ils en ont pris la mesure. Il ne faut pas oublier, par exemple, que 70 % des investissement effectués pour limiter le changement climatique proviennent du secteur privé. En revanche, les entreprises ont besoin de signaux et du cadre réglementaire qui leur permettra de participer pleinement à la révolution en cours… C’est aux pouvoirs publics qu’il appartient de mettre en place le cadre nécessaire pour que les actions de l’ensemble des acteurs dont ENGIE soient marquées du sceau du succès.