Isabelle Kocher, Directeur Général d'ENGIE

Interview d’Isabelle Kocher pour Gaz d’aujourd’hui, la revue trimestrielle de l’Association française du Gaz – Janvier 2017 (extraits)

Comment s’inscrit le gaz dans la stratégie globale du Groupe ENGIE pour devenir leader de la transition énergétique ?

En tant que leader sur l’ensemble de la chaîne gazière, nous nous appuyons sur des savoir-faire historiques pour nous développer à l’échelle mondiale. Notre métier, c’est aussi d’être un ouvreur, un apporteur de solutions innovantes et sur-mesure pour nos clients. Combiné aux autres énergies, le gaz est en effet l’élément de stabilité indispensable d’un système énergétique décarboné. […] La production d’électricité a besoin pour se décarboner de remplacer le charbon pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et de développer les énergies renouvelables tout en assurant la stabilité des réseaux. Seul le gaz naturel permet de répondre à ces deux défis. Les centrales de production d’électricité au gaz émettent 50 % de CO2 de moins que celles au charbon. Les scénarios des grandes institutions, l’AIE notamment à l’horizon 2040, prévoient une hausse de consommation du gaz et lui reconnaissent une place prépondérante dans la transition énergétique.

 

[…] Comment imaginez-vous la digitalisation du secteur gazier ?

Cette digitalisation est déjà en marche, qu’il s’agisse du pilotage de nos actifs de production comme du développement de services au bénéfice du client. Aujourd’hui les clients attendent davantage de performance énergétique. La digitalisation de notre secteur doit impérativement conduire à une consommation intelligente et mieux maîtrisée par les consommateurs, avec l’adaptation continue des services énergétiques aux besoins. C’est pour cela que les données, ces fameuses big data qui doivent évidemment être traitées de manière éthique, sont nécessaires. Le projet Gazpar de GRDF, avec le déploiement de 11 millions de compteurs communicants d’ici 2022, favorisera cette efficacité en donnant les clefs aux consommateurs pour mieux comprendre en temps réel, et donc mieux maîtriser, leur consommation. Le digital permet aussi d’optimiser l’exploitation de nos actifs industriels. Chez GRDF par exemple, les techniciens en intervention utilisent des lunettes connectées en réalité augmentée pour échanger avec des experts qui ne sont pas sur place. Autre exemple : GRTgaz se sert de drones pour certaines missions d’observation de son réseau. Ces actions, aujourd’hui devenues banales, appartenaient, il y a peu de temps encore, à la science-fiction.

 

ENGIE met l’accent, davantage que par le passé, sur les infrastructures gazières. Quelles en sont les raisons ? Quels sont les objectifs plus concrets qui lui sont associés ?

Les infrastructures gazières représentent un atout unique pour le Groupe. Elles vont continuer à assurer le transport et la distribution du gaz naturel mais aussi, de plus en plus, des gaz renouvelables. On a en effet l’habitude d’associer les réseaux de transport ou de distribution au seul gaz naturel, mais le biométhane s’y ajoute désormais. Les recherches actuelles sur l’injection des surplus d’électricité transformés en hydrogène par électrolyse de l’eau, le « power to gas », ouvrent même la voie à de nouveaux usages de nos réseaux dans le futur. […] Leader du gaz naturel en Europe, ENGIE souhaite renforcer sa présence à l’international. Bien que nous soyons déjà présents dans la plupart des régions du monde, nous souhaitons nous positionner sur des marchés d’envergure, comme au Maroc où nous sommes candidats pour des projets d’infrastructure.

 

On assiste aujourd’hui à des recompositions dans le paysage des opérateurs de transport de gaz en Europe. En tant qu’actionnaire de GRTgaz, souhaitez-vous qu’il en soit un acteur ?

GRTgaz est un grand acteur des infrastructures gazières et nous souhaitons qu’il joue pleinement son rôle de leader dans ce marché en recomposition. Ce développement est nécessaire pour éviter que le hub français ne se marginalise face à ses concurrents et pour qu’il puisse jouer son rôle d’interface Atlantique pour toute l’Europe. Nous avons déjà contribué au renforcement du hub de référence nord-est ou encore à celui de l’axe nord-sud grâce à des partenariats accrus, avec Fluxys et Snam notamment. Nous réfléchissons aujourd’hui à comment aller plus loin pour faire de GRTgaz un acteur incontournable de la recomposition du secteur gazier en Europe qui sera marqué notamment par le retour du GNL et l’affirmation du gaz comme énergie de la transition énergétique. La première étape pourrait être, avec le rapprochement de GRTgaz et d’Elengy, la création d’un acteur combiné dont la situation géographique au centre des mouvements gaziers et avec une façade sur deux mers – est incomparable. […]

« Le potentiel national de méthanisation représente près de 40 % de la consommation actuelle de gaz. »

Quelle est votre vision du « gaz décarboné » de demain (biométhane, gaz de synthèse issu du power to gas…) ?

Le gaz vert est un élément déterminant pour parachever la transition énergétique, au même titre que le gaz naturel en est un pilier. Parmi les scénarios qui permettent de diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre, les plus ambitieux tablent massivement sur le «gaz décarboné». Il s’agit là de gaz issu non pas du sous-sol mais de méthanisation, qui valorise un carbone déjà en circulation. Le potentiel national de méthanisation représente près de 40 % de la consommation actuelle de gaz. Le verdissement du gaz est déjà en route avec plus de vingt sites injectant du biométhane dans les réseaux de GRDF et GRTgaz et cela sans nécessiter de modification des infrastructures de gaz existantes. On passe de la logique du gaz naturel à celle du vecteur gaz. Avec la loi de transition énergétique, la France s’est dotée d’un objectif de 10 % de gaz renouvelable à horizon 2030. Cette étape est importante car elle marque la volonté des pouvoirs publics de développer ce secteur.

Actuellement, ENGIE est le leader sur ce segment et compte bien continuer à tenir ce rôle moteur, notamment en développant les partenariats clés pour le développement de la filière et en mobilisant la R&D sur ce que l’on nomme le biométhane de deuxième, voire troisième génération. Le Groupe a notamment construit la plateforme de recherche Gaya qui va entrer en service début 2017. Cet outil est une étape majeure pour déployer la filière de production de biométhane par gazéification de la biomasse sèche et ligneuse, ce que l’on appelle communément le biométhane de deuxième génération, dont le potentiel est très important.

Nous sommes également très impliqués dans l’hydrogène vert, cet autre gaz renouvelable plein d’avenir. En transformant en hydrogène les surplus d’électricité par électrolyse de l’eau, nous créons un vecteur gaz vert de stockage d’électricité avec de nombreux usages possibles, dans les domaines de l’hydrogène industriel, de la mobilité, et aussi du power to gas. Depuis plusieurs années maintenant, ENGIE conduit le projet baptisé « GRHYD » à Dunkerque. Ce pilote est mené en étroite collaboration avec la collectivité territoriale et va tester l’injection de H2 dans le réseau de distribution de gaz. GRTgaz, de son côté, coordonne à Fos le projet « Jupiter 1000 », qui associe de nombreux partenaires et va tester l’injection dans le réseau de transport. ENGIE est également partenaire dans plus de onze des projets lauréats de l’appel à projets « Territoires hydrogènes » lancé par les pouvoirs publics français.

Vous le voyez, toutes ces « briques » illustrent l’engagement d’ENGIE en matière d’hydrogène vert. Nous sommes convaincus de son intérêt stratégique car il permet d’accélérer la transition vers un monde de l’énergie moins émetteur de CO2, de façon centralisée ou décentralisée. Sa capacité à être stocké et transporté fait de ce gaz vert un excellent vecteur de développement des énergies renouvelables intermittentes et un facilitateur du déploiement de la mobilité verte. Personne ne sait dire précisément à quel horizon ces technologies seront économiquement viables, mais nous sommes convaincus de l’importance de ces développements pour deux raisons : la première c’est que ces technologies répondent à de vrais besoins, elles constituent des points de bascule pour rendre possible un nouveau monde de l’énergie ; la seconde, c’est que nous sommes aujourd’hui dans un monde où les progrès technologiques sont extrêmement rapides.

« De notre point de vue, le marché restera “long GNL” pendant plusieurs années; il est donc primordial d’imaginer de nouveaux usages dédiés. »

Dans un contexte mondial où l’offre en GNL est abondante, quels sont les projets d’ENGIE, troisième portefeuille de GNL dans le monde, en la matière ? […]

Le marché mondial du GNL connaît de nombreuses mutations. Les deux facteurs majeurs qui ont un impact sur ce marché sont les surcapacités en termes de production et de transport maritime, et l’érosion des différentiels de prix entre les grands marchés régionaux. Toutefois, le GNL reste un vecteur clef de diversification et de sécurité d’approvisionnement. ENGIE est un acteur de premier rang du GNL, nous sommes activement engagés dans ce secteur, en faisant preuve de flexibilité et d’agilité. Nous avons remporté ces derniers mois plusieurs succès qui témoignent à la fois de l’importance du GNL dans notre stratégie et de l’expertise de nos équipes. Nous avons signé d’importants contrats de livraison de GNL avec des partenaires majeurs : l’Américain AES pour fournir le Panama, le Chinois Beijing Gas, ou en Turquie où nous mettons à disposition une structure de regazéification flottante permettant à ce pays de créer un nouveau terminal d’importation de GNL.

De notre point de vue, le marché restera « long GNL » pendant plusieurs années ; il est donc primordial d’imaginer de nouveaux usages dédiés et nous y travaillons déjà. De ce point de vue, le GNL de détail (small scale LNG) a un potentiel de développement en tant qu’énergie livrable aux industriels isolés, ce que propose notre filiale LNGeneration depuis 2013, mais également en tant que carburant pour les camions, le transport fluvial ou maritime. Ce sont des domaines d’avenir dans lesquels ENGIE investit largement et auxquels nous croyons beaucoup. GNVert, par exemple, notre filiale spécialisée dans la distribution de carburants alternatifs, installe et exploite d’ores et déjà quatre stations GNL en France et participe à un pilote de bioGNL.

 

Justement, vous avez annoncé, en octobre dernier, un partenariat avec la compagnie maritime CMA CGM à propos du GNL carburant maritime. Quelle est la politique d’ENGIE en la matière ?

Dès 2014, nous avons conclu un partenariat avec Mitsubishi et NYK pour développer le marché du GNL carburant maritime, via l’avitaillement par bateau. Nous venons de réceptionner le ENGIE Zeebrugge, le premier navire au monde dédié spécifiquement à cette activité, qui entrera en opération très prochainement dans et à partir du port belge pour alimenter des navires propulsés au gaz naturel. […]

« La mobilité verte est un vecteur essentiel de la transition énergétique et c’est l’un de nos axes stratégiques de développement. Il est essentiel de booster les carburants alternatifs en France, mais également partout en Europe. »

ENGIE a décidé d’investir 100 millions d’euros d’ici à 2020 dans l’installation de stations de gaz naturel comprimé (GNC) et de gaz naturel liquéfié (GNL) en Europe. […] Quels sont les objectifs et la politique d’ENGIE en matière de mobilité durable ?

Les transports représentent aujourd’hui encore 23 % des émissions mondiales de CO2, plus de 30 % en Europe, car ils dépendent toujours à 95 % du pétrole. La mobilité verte est un vecteur essentiel de la transition énergétique et c’est l’un de nos axes stratégiques de développement. Il est essentiel de booster les carburants alternatifs en France, mais également partout en Europe. […] Nous voulons développer cette mobilité durable – moins émettrice de CO2, moins polluante et plus fluide – à la fois dans les villes, où vivront trois habitants sur quatre en 2050, mais aussi pour les flux de marchandises sur de grandes distances. Outre la mobilité gaz, ENGIE développe également la mobilité électrique, individuelle ou collective, et hydrogène. En septembre dernier, nous sommes ainsi entrés au capital de Symbio FCell, pionnier de la pile à combustible et inventeur du premier prolongateur d’autonomie pour véhicules hybrides (électricité – hydrogène). Rien qu’en 2016, au Luxembourg, aux Pays-Bas, nous avons été sélectionnés avec nos partenaires locaux pour fournir près de 5 000 points de charge de rechargement pour les véhicules électriques, ce qui portera à 9 000 le nombre de points déployés par le Groupe en Europe ces dernières années. […]