Interview d’Isabelle Kocher pour Le Monde par Vincent Giret et Philippe Escande (extraits)

 

Isabelle Kocher, Directeur Général d'ENGIE

 Le Monde. Pourquoi cet engouement d’ENGIE pour la transition énergétique ?

Isabelle Kocher. […] Il s’est produit un déclic dans les esprits. Ce fut spectaculaire lors de la COP21. Cet alignement des intérêts de tous a déjà des conséquences visibles. La première, c’est qu’il y a désormais beaucoup d’argent sur la table. De l’argent public bien sûr, mais aussi désormais de l’argent privé. Des masses d’investissement sont en train de converger pour privilégier des modes de production compatibles avec les bons scénarios climatiques. Deuxième conséquence concrète : une accélération de la maturation des technologies, en premier lieu dans le solaire. […] Le numérique permet d’imaginer des infrastructures radicalement différentes, beaucoup plus proches de la consommation, plus sobres et décarbonées.

 

Vous vous êtes donné trois ans pour transformer radicalement votre groupe. Est-ce possible et raisonnable ?

Nous sommes dans un secteur où nous devons à la fois penser loin et aller vite. Un monde dual se profile à l’échéance de 2050 : 50% de l’énergie produite par des grandes usines et acheminés par de grands réseaux […] et 50% d’énergie décentralisée, produite sur le site de la consommation, chez vous, à la maison, dans les buildings ou les usines dans lesquelles vous travaillez.

Pour faire d’ENGIE un pionnier dans ce nouveau monde, il faut agir dès maintenant dans trois domaines. D’abord, recentrer notre portefeuille d’activités, en élaguant des activités qui ne sont plus au cœur de ce monde que je viens de décrire : la production d’électricité à partir de charbon […] Idem pour le pétrole. […] ENGIE investira 22 milliards d’euros en trois ans, sur trois activités dans lesquelles nous avons déjà une position de leader : les énergies renouvelables, les réseaux – de gaz en particulier […] et, enfin, tout ce qui concerne les solutions décentralisées. Tout cela représente un énorme chantier que nous devons mener tambour battant. Je suis convaincue que la meilleure façon de créer de la valeur pour un groupe, c’est de se mettre au diapason de ce que son écosystème attend.

 

De quelle manière ce chantier va-t-il transformer l’entreprise ?

[…] Nous avions cinq grandes divisions, une par métier […] Nous sommes passés de ces cinq divisions à une organisation par géographie, avec des patrons qui représentent tous les métiers, toute la boîte à outils. Au passage, nous avons supprimé des couches intermédiaires pour raccourcir les chaînes de décision. C’était une assez grosse réorganisation pour laquelle il nous a fallu obtenir 88 avis de comités d’entreprise, comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). […] Nous avons dit qu’il y aurait des suppressions de postes à certains endroits, des créations de postes à d’autres.

L’enjeu pour nous tous, et pour les collaborateurs en particulier, c’est de se reconvertir et d’être capables de passer des métiers dans lesquels il y aura moins de croissance, voire plus du tout, aux métiers dans lesquels il y en aura. Nous avons mis en place des règles du jeu, avec des efforts très importants de reconversion. […]

Qu’attendez-vous des responsables politiques dans votre domaine ?

Trois choses principales. D’abord une politique européenne de l’énergie enfin coordonnée […]. Ensuite, nous avons absolument besoin d’un prix significatif du CO2 en Europe, notamment pour que l’efficacité économique des centrales à charbon soit pénalisée par rapport aux autres solutions. Enfin, il faut créer un écosystème financier avec l’aide des pouvoirs publics pour aider les start-up dans les phases de levée de fonds : c’est décisif pour développer des technologies européennes.