Isabelle Kocher, Directeur Général d'ENGIEInterview d’Isabelle Kocher pour Paris Match – Propos recueillis par Anne-Sophie Lechevallier le 25 mars 2017 (extraits)

Paris Match. Vous vous donnez trois ans pour transformer ENGIE. Est-ce un pari ?

Isabelle Kocher. Nous avons initié un plan de transformation à trois ans qui vise à faire d’ENGIE le leader mondial de la transition énergétique. Tout le monde en parle, nous la faisons. Même si certains, comme Donald Trump, sont sceptiques, elle aura lieu de toute façon, parce que de nombreux pays y ont intérêt, en particulier les émergents. Cette tendance va dans le sens du progrès. La bonne nouvelle, c’est que lorsqu’on a démarré ce plan il y a un an, 80 % de nos activités étaient déjà au cœur du monde de l’énergie de demain. Et les 20 % restants, nous avons décidé de les céder.

Que répondez-vous à ceux qui qualifient ce projet de saut dans le vide ?

Ce plan est ambitieux, il vise à faire d’ENGIE un acteur incontournable de ce nouveau monde. Ce n’est pas un pari puisqu’on réinvestit les 15 milliards de cessions dans des activités sur lesquelles nous avons déjà fait nos preuves. Nous investissons aussi 1,5 milliard d’euros dans des solutions qui ne sont pas encore matures, comme l’hydrogène. Cela ne servira pas à assurer notre croissance à trois ans mais à préparer celle d’après-demain.

Quelle part de ces technologies ne sera pas viable ?

L’objectif est de lancer de nombreuses initiatives et de détecter rapidement celles qui ont une chance de fonctionner et d’être capables d’abandonner les options non viables.

Pourquoi vos résultats ne sont-ils pas à l’équilibre ?

Quand nous l’avons annoncé il y a un an, les investisseurs et les observateurs nous ont dit: « Votre stratégie est bonne et courageuse, mais est-ce réalisable ? » Non seulement nous le faisons, mais aussi plus vite que prévu. Nous avons très bien vendu les activités dont nous voulions nous séparer. Notre cours de Bourse a augmenté de 10 % dans les deux jours qui ont suivi l’annonce des résultats 2016. Et nous allons revenir à la croissance organique dès 2017.

Pourquoi l’action ENGIE a-t-elle été si malmenée en Bourse ces derniers mois ?

J’ai eu une série de rencontres avec les investisseurs et je constate que l’atmosphère change autour d’ENGIE. Ils saluent notre cohérence marquée par notre stratégie des « 3D » : décarboné (pétrole et charbon remplacés par les renouvelables et le gaz), décentralisé (une partie importante de l’énergie produite sur le site de la consommation) et digitalisé (des capteurs en temps réel, le big data…). […]

Cette transformation ne risque-t-elle pas de déstabiliser les salariés ?

Une entreprise est un édifice humain. Pour que cette transformation soit réussie, il est essentiel que les collaborateurs adhèrent au projet. Les métiers évoluent, certains disparaîtront, d’autres se développeront. Le rôle de l’entreprise, c’est d’accompagner cela, notamment par la formation. Nous y consacrons 300 millions d’euros en trois ans. Je crois aussi au travail collaboratif et à l’entreprenariat.

Les énergies renouvelables peuvent-elles devenir prépondérantes en France ?

Notre pays a une base nucléaire très compétitive. Elle doit conserver cet avantage, dès lors que la sûreté est garantie. Il faut aussi développer les renouvelables. ENGIE est n° 1 dans le solaire et l’éolien en France. En 2016, nous avons installé des renouvelables dans le monde pour l’équivalent de plus de deux fois la production de la centrale de Fessenheim. Nous avons multiplié par sept notre développement solaire. Cela permet aux pays émergents d’accéder à l’indépendance énergétique sans avoir à construire de grands réseaux. […]

 

Isabelle Kocher, seule patronne du CAC 40

Elle est l’unique femme directrice générale d’une entreprise de cette taille. Elle forme un tandem avec son prédécesseur, Gérard Mestrallet, qui reste président du conseil d’administration jusqu’en 2018. Le comité exécutif composé de douze membres compte trois femmes et cinq nationalités, alors qu’il était auparavant exclusivement franco-belge. Parmi les 350 top managers d’ENGIE nommés l’an dernier, plus de 30 % sont désormais des femmes. « Pour réussir, une entreprise doit ressembler à la société qu’elle sert », insiste Isabelle Kocher. […]

Dans une tribune publiée sur le réseau social LinkedIn le 8 mars dernier, elle rappelle ce chiffre, effarant : dans le secteur de l’énergie, les femmes sont 13 % à occuper des postes de direction et représentent seulement 1 % des directeurs généraux. À 50 ans, cette ingénieure du corps des Mines, agrégée de physique, a également été frappée de constater que la part des femmes dans les classes préparatoires scientifiques n’avait pas augmenté depuis qu’elle les avait fréquentées… dans les années 1980.