Interview de Gérard Mestrallet par Alexandra Bensaid sur France Inter le 5 décembre 2015 (Extraits)

 

Gérard Mestrallet, Président-Directeur-Général d'ENGIE

Alexandra Bensaid : Gérard Mestrallet, est-ce que le réchauffement climatique, ça vous inquiète ?

Gérard Mestrallet : Oui ! (…) Depuis Copenhague, iI y a une prise de conscience dans les entreprises du fait qu’une catastrophe écologique due au climat est aujourd’hui possible si on ne fait rien. Et cette catastrophe écologique serait également une catastrophe économique. En 5 ans, on a vu l’attitude des entreprises industrielles changer, parmi lesquelles les entreprises énergétiques comme Ia notre puisque l’énergie est responsable de 60% des émissions de gaz à effet de serre.

 

ENGIE est une des entreprises les plus polluantes de la planète,  pour la production d’énergie à partir de ressources fossiles ?

Nous avons depuis un certain nombre d’années, depuis de longues années d’ailleurs, développé – et même massivement – des moyens de production électrique qui sont totalement décarbonés, comme l’hydroélectricité – nous sommes un des plus gros hydroélectriciens du monde, avec des barrages au Brésil et dans beaucoup de pays – l’éolien, le solaire, la géothermie, la biomasse, de même que des moyens peu carbonés. La production d’électricité à partir de gaz a ainsi pour avantage de réduire de moitié les émissions de CO2 par rapport au charbon et par rapport au pétrole et n’émet aucune particule (…).

 

Comment voyez-vous la planète s’alimenter en énergie à l’horizon 2050, est-ce que l’on va utiliser de plus en plus d’énergies carbonées, de pétrole, de charbon ou de moins en moins ?

De moins en moins (…). Dans tous les scenarios de l’Agence internationale de l’énergie, le gaz voit sa place dans le mix énergétique mondial se stabiliser, voire même légèrement augmenter. Le gaz émet deux fois moins de CO2 que les autres énergies fossiles et surtout il a l’avantage de ne pas polluer les villes. La pollution des villes n’est pas due au CO2 mais aux particules. Le charbon émet des particules, le diesel émet des particules, le gaz n’en émet pas du tout. C’est pour cela d’ailleurs que dans beaucoup de villes du monde, ce sera un peu le cas dans Paris bientôt, les autobus fonctionnent souvent au gaz naturel, que l’on extrait du sol. En France, ce sera au biogaz. En effet, on fabrique maintenant du biogaz qui est complètement vert à partir de la fermentation de déchets, c’est la méthanisation.

 

Lorsque les investisseurs, les fonds disent « nous allons réduire ou carrément cesser d’investir dans des entreprises qui utilisent trop l’énergie carbonée », est-ce que cela influence les décisions des chefs d’entreprise, est-ce que c’est un bon stimulus ?

Oui et je m’en félicite. Au printemps dernier, au mois de mai à Paris, j’avais organisé avec Ia Caisse des Dépôts, en tant que président de Paris Europlace, une très grande manifestation, le «Paris Finance Climate Day». Il y avait 1 000 personnes représentant toutes les industries financières du monde. A cette occasion, et dans le cadre de la préparation de la COP21, beaucoup de financiers se sont dits concernés pour les raisons que j’indiquais tout à l’heure. Une catastrophe écologique serait pour eux une catastrophe économique qui affecterait la valeur de leurs actifs. (…)  

 

Vous militez pour que les entreprises puissent utiliser un prix du carbone, pour qu’il y ait un prix mondial peut-être pas unique vous allez me dire. Pourquoi ?

Parce que pour une entreprise, comment prendre en compte au fond cette réalité climatique qui est multiforme ? (…) Lorsque nous investissons, nous faisons des calculs de prévision de rentabilité. S’il n’y a pas de prix du carbone et si une entreprise a le choix entre deux machines, une machine très bon marché mais qui pollue et une machine plus chère qui pollue moins, elle risquera d’être tentée de choisir la solution meilleure marché. Si vous mettez un prix au carbone, l’on voit bien qu’à partir d’un certain niveau de prix du carbone, s’il est assez élevé, l’entreprise choisira la solution qui sera en investissement plus coûteuse, mais finalement la plus intéressante pour l’entreprise. Et donc oui, je milite depuis longtemps pour un prix du carbone en Europe. Il y a près de 2 ans, j’avais regroupé les grandes entreprises énergétiques d’Europe dans un groupe qui s’appelle «Magritte» et qui  demandait à la Commission européenne de rétablir, de remettre sur les rails en quelque sorte, le marché du carbone qui ne fonctionnait plus en Europe et c’est en bonne voie. Ceci est en train de se généraliser puisque la Chine par exemple va avoir un prix du carbone.