Interview d’Isabelle Kocher pour la Revue des Mines

 

Isabelle Kocher, Directeur Général Délégué en charge des opérationsEn France, la transition énergétique donne lieu à un débat fourni, alimenté notamment par le modèle développé Outre-Rhin. Quelle est selon vous la meilleure stratégie à adopter dans ce domaine ?

Les débats sur la transition énergétique s’engagent un peu partout en Europe, et aussi ailleurs dans le monde. C’est bien l’ensemble des économies qui se met en mouvement pour faire évoluer les modes de production et de consommation énergétique. En Europe, le Royaume-Uni par exemple a totalement repensé ses politiques d’accompagnement à la transition énergétique pour viser un juste équilibre entre nucléaire, renouvelable et gaz naturel.

En Allemagne, les autorités, après une décision radicale d’arrêt du nucléaire, font face à plusieurs questions clés sur le financement des énergies renouvelables, sur la place du charbon dans le bouquet énergétique allemand, sur l’atteinte de leurs objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Enfin, en France, le projet de loi en discussion est une bonne chose s’il permet in fine d’accélérer l’évolution vers un mix plus diversifié avec plus de services d’efficacité énergétique, tout en reconnaissant un rôle clé au gaz naturel.

Quelle est aujourd’hui la réalité du mix-énergétique européen ?

La transition énergétique en Europe se traduit par un mix énergétique de plus en plus durable et décentralisé grâce aux technologies renouvelables. Ce tournant énergétique se fait avec l’implication de tous : le politique, les collectivités locales, le consommateur et bien sûr l’industrie. Les équipements de production d’électricité deviennent plus accessibles dans les territoires, au plus près des consommateurs, auxquels le croisement des technologies énergétique et digitale donne la capacité de gérer leur énergie.

Pour autant, cette transformation ne se fait pas sans difficulté : le marché carbone européen s’est effondré, les énergies renouvelables ont été développées sur la base de systèmes de soutien parfois surdimensionnés, les centrales flexibles à gaz pourtant nécessaires à la sécurité d’approvisionnement sont progressivement décommissionnées. Chez ENGIE nous pensons que l’Union européenne doit repenser le cadre européen de manière plus ambitieuse, plus solidaire, plus soutenable. Ce défi est une formidable occasion de développer de nouveaux secteurs économiques, de créer les emplois de demain et bien évidemment de protéger l’environnement.

Le développement de nouvelles énergies décarbonnées nécessite de gros investissements. Sur quel programme de recherche travaillez-vous actuellement ?

Je crois à un mix énergétique décarboné fondé sur une diversification des technologies et où toutes les énergies ont leur place. Ce développement est porté par la miniaturisation croissante des technologies, par la baisse rapide des coûts de renouvelables, et le développement de technologies, dites de rupture. Je pense notamment au stockage d’électricité (que ce soit les batteries ou le stockage d’électricité sous forme d’hydrogène), qui pourraient transformer complètement notre façon de gérer les réseaux et l’intégration des renouvelables intermittentes. Nos programmes de recherche sont donc autant axés sur les nouvelles technologies renouvelables – solaire, énergies marines, géothermie, etc. – que sur des technologies connexes comme les batteries.

Quelles sont les autres filières d’avenir ?

Quand on pense renouvelable, on pense trop souvent électricité, or il existe aussi un formidable potentiel thermique et de chaleur. Prenons par exemple le biométhane ou gaz renouvelable : notre objectif est d’atteindre 5 % de biométhane injecté dans les réseaux à l’horizon 2020 en France.

La transition passe également par une gestion plus intelligente de l’énergie. Quelles sont les solutions proposées par ENGIE en matière d’efficacité énergétique ?

Aujourd’hui, nous observons une tendance forte vers des individus, pas seulement consommateurs mais également «consomm’acteurs». C’est à ce nouveau défi que nous souhaitons répondre. Il s’agit de proposer des solutions de rénovation énergétique des bâtiments afin de les rendre moins énergivores, combinées ou pas à des solutions de production d’énergie chez le client lui-même. Des systèmes intelligents permettent ensuite d’optimiser chez le client l’énergie qu’il consomme.

Ce mouvement inéluctable ne touche pas seulement l’Europe. Qu’avez-vous observé lors de vos récents déplacements à l’étranger ?

S’il n’y avait qu’un constat à formuler je dirais avant tout que la transition énergétique est un phénomène global. Bien évidemment les problématiques sont différentes aux quatre coins du globe mais le résultat est le même : la révolution énergétique est bien en marche. En Europe, c’est surtout la préoccupation environnementale qui pousse les Etats membres à opérer une évolution de leurs modes de production et de consommation énergétique.

Dans les pays émergents à forte croissance de la demande, le souhait d’assurer l’approvisionnement énergétique constitue la priorité numéro un. Au Chili les politiques ont ainsi promu un cadre en vue de favoriser le développement du GNL, les renouvelables, les interconnexions électriques, et l’efficacité énergétique. En Thaïlande, où l’enjeu est de faire face à des besoins énergétiques croissants pour atteindre les ambitions de croissance économique, le pays a porté une politique ambitieuse tant en matière d’efficacité énergétique que de développement des énergies renouvelables. Enfin, dans certains endroits du globe, l’accès à l’énergie est une véritable préoccupation. C’est par exemple le cas pour les zones reculées comme certaines îles d’Indonésie. Dans ces cas-ci, il est primordial de favoriser tout à la fois l’extension des grands réseaux et le développement de solutions locales pour alimenter les zones isolées ou insuffisamment denses.