Interview de Gérard Mestrallet dans La Croix (extraits)

 

Gérard Mestrallet : «On peut donner à tous l'accès à l'énergie avec 50 milliards de dollars»

La Croix. Dans le débat sur le climat, on parle assez peu des inégalités en matière d’accès à l’énergie…

Gérard Mestrallet. La question de l’accès à l’énergie et la question climatique sont très liées. Une partie importante des solutions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre se trouve dans le développement des énergies renouvelables, qui représentent l’essentiel des solutions de l’accès à l’énergie pour tous.

Actuellement, 1,3 milliard de personnes ne sont toujours pas raccordées à l’électricité, soit 20% de la population mondiale. Ce chiffre n’a pas baissé depuis vingt ans. Au moment où va s’ouvrir la COP21, c’est notre responsabilité de prendre en compte cette question dans les débats.

 

Aujourd’hui, vous avez le sentiment que c’est possible ?

Le coût des solutions s’est beaucoup réduit grâce aux nouvelles technologies de production d’électricité. Avant, on construisait de grandes infrastructures et de grands réseaux de transports pour apporter l’électricité aux populations les plus retirées, ce qui représentait des centaines de milliards. Avec les solutions modernes, le photovoltaïque en particulier, on peut mettre en place des systèmes décentralisés, voire même individualisés.

Des entreprises comme la vôtre, qui se sont construites sur ces grands réseaux, sont-elles adaptées pour ces nouveaux défis ?

Nous avons été parmi les premiers à évoquer ces changements et à nous y préparer. Chez ENGIE, par exemple, nous avons créé Rassembleurs d’Energies, qui a déjà accompagné et financé une quinzaine d’entrepreneurs sociaux innovants. Il fonctionne comme un fonds d’investissement, avec un effet de levier important. Nous entrons au capital, ce qui permet aux entrepreneurs sociaux de trouver des crédits et d’attirer d’autres partenaires financiers.

Certains entrepreneurs ont ainsi développé des systèmes avec un panneau solaire, une batterie, une lampe et une prise pour le portable avec des coûts extrêmement faibles, de l’ordre de 50 à 100 dollars. Si l’on considère que 500 millions de familles environ sont sans électricité, cela veut dire qu’avec 50 milliards de dollars (46 milliards d’euros), on peut donner à tous l’accès à l’énergie, en couvrant des besoins élémentaires, mais essentiels. Avoir une lampe, par exemple, c’est accéder à la culture, en permettant aux enfants de pouvoir lire le soir et d’étudier. Réparti sur plusieurs années, et à l’échelle de la communauté internationale, l’effort financier n’est pas démesuré. (…)

 

 

Avec la réorganisation d’ENGIE, vous venez de créer une division Afrique. C’est le signe que ce continent est désormais considéré comme une zone de développement ?

Oui. Nous sommes déjà très présents en Afrique : en Algérie dans le gaz ; au Maroc, où nous sommes le premier producteur privé d’électricité avec le plus grand parc éolien d’Afrique ; en Afrique du Sud, où nous construisons une centrale thermique et une centrale solaire à concentration. Nous allons bientôt y inaugurer une ferme éolienne. Au Cameroun, nous étudions un projet d’usine de liquéfaction. (…)

 

 

Le charbon reste une énergie abondante, pas chère et source importante d’emplois dans les pays où il est extrait. Comment en sortir ?

Il faudra du temps. Le charbon assure aujourd’hui 40% de la production d’énergie dans le monde, 60% en Chine et en Inde, et beaucoup de projets de centrales sont en cours. Pour ENGIE, le charbon représente moins de 15% de notre production d’électricité et nous avons décidé d’arrêter tout nouveau projet d’investissement en ce domaine.

Mais toutes les centrales charbon dans le monde ne vont pas pouvoir être fermées en même temps. Cela doit se faire très progressivement avec des solutions relais, comme le gaz et les énergies renouvelables . (…)

 

Propos recueillis par Jean-Claude Bourbon