Interview d’Isabelle Kocher dans Capital.fr (extraits)

 

Isabelle Kocher

Capital : Comment analysez-vous la baisse du prix du pétrole et du gaz ?

Isabelle Kocher : Nous assistons à une redistribution complète des cartes géopolitiques. A court terme, les pays producteurs sont sous pression. A plus long terme, ils vont être confrontés à une révolution structurelle.

L’énergie solaire devient compétitive – son prix a été divisé par huit en cinq ans – et représente désormais un capital énergétique « valorisable » pour de nombreux pays, en particulier en Afrique. Le gisement est de vingt fois la consommation mondiale d’énergie. Et par définition renouvelable. Pour la première fois, nous entrevoyons la manière d’amener l’énergie au 1,5 milliard d’êtres humains qui n’y ont pas accès aujourd’hui avec des ressources non polluantes.

 

Vous êtes un grand acteur sur le marché du gaz. Ça ne vous fragilise pas ?

Un jour, le gaz lui-même deviendra renouvelable. Du gaz vert, issu de la fermentation de déchets agricoles, par exemple. Nous nous attelons à rendre ces technologies économiquement accessibles.

Pour l’instant, nous sommes en discussion avec nos principaux fournisseurs pour obtenir d’eux un gaz compétitif dans un contexte d’effondrement des prix. Le gaz a de l’avenir, car c’est le meilleur allié du renouvelable. Il assure la bande de stabilité dont les systèmes énergétiques ont besoin. Et il émet deux fois moins de CO2 que le charbon pour la production d’électricité.

 

Quel bilan tirez-vous de la COP21 ?

Ce qui est fondamental, encore plus que d’avoir trouvé un accord, encore plus que d’avoir un système de contrôle, c’est que le réchauffement climatique est devenu le sujet de tout le monde : pays, industriels, investisseurs. « Rien n’est plus puissant qu’une idée dont le temps est venu. » Victor Hugo le disait déjà !

 

Quel rôle ENGIE entend-il jouer ?

Gérard Mestrallet a été très actif dans la COP21 et continue pour la COP22. Nous sommes aussi à l’origine de l’initiative Terrawatt. Il s’agit d’une association à but non lucratif qui vise à créer les conditions pour que 1 000 gigawatts de capacité solaire voient le jour dans le monde d’ici 2030, ce qui représenterait un investissement de 1 000 milliards de dollars. Je viens d’en prendre la présidence. Nous allons réunir tout le monde (financiers, énergéticiens et équipementiers), en open innovation, pour voir comment on peut y arriver.

 

De grosses cessions sont évoquées…

Nous sommes en train de redessiner le Groupe. Nous allons nous alléger rapidement et massivement d’actifs qui ne sont pas au cœur des énergies de demain. Nous nous sommes renforcés dans le solaire avec le rachat de Solairedirect. Nous nous sommes développés à l’international dans 70 pays dans les énergies renouvelables et les services à l’énergie.

Nous passons d’un métier de gestionnaire de grandes unités de production à une nouvelle génération d’outils, plus décentralisés, digitaux et renouvelables, sur le site même de la consommation. Aujourd’hui, les deux tiers de nos effectifs sont chargés de concevoir ce type de solutions (…).

 

Vous investissez dans des start-up. Quelles innovations vous intéressent ?

Le solaire et l’éolien, je l’ai dit, sont arrivés à maturité et nous les développons de façon industrielle. Il faut d’ores et déjà prévoir l’étape d’après. Nous avons créé un fonds d’investissement de 100 millions d’euros qui va soutenir les technologies de demain.

Dans le solaire, nous travaillons sur les solutions organiques : des molécules vaporisées sur toutes sortes de supports, fenêtres, carrosseries, les transforment en panneaux solaires. Dans le stockage d’énergie, l’hydrogène produit par hydrolyse est un procédé prometteur.

 

Quelle est votre doctrine concernant le nucléaire ?

Je pense que le nucléaire existant sera prolongé, chaque fois que les autorités indépendantes de sûreté jugeront que c’est possible. Je vous rappelle d’ailleurs que nous sommes un des grands acteurs mondiaux de la maintenance nucléaire.

Par contre, les nouveaux développements resteront un marché de niche. Les pays investissant massivement dans le nucléaire comme la Chine sont peu nombreux et ils n’ont pas besoin de nous. Comparativement, le renouvelable est aujourd’hui moins cher, plus rapide à développer et se gère à une échelle plus locale.

 

Gérard Mestrallet rempile pour deux ans. Est-ce un désaveu pour vous ?

En réalité, il deviendra en mai prochain président du Conseil d’administration. Je milite pour cette solution depuis plus d’un an. Gérard Mestrallet a fait de ce groupe un leader mondial. Nous sommes face à une véritable révolution du monde de l’énergie; ma mission en tant que future directrice générale est d’emmener l’ensemble des collaborateurs dans la transformation du Groupe pour relever ce défi.