Interview d’Isabelle Kocher au «Monde» (extraits)

 

Isabelle Kocher, Directeur Général d’ENGIE

Le Monde. Vous prenez la direction générale d’ENGIE, alors que le monde de l’énergie traverse une crise sans précédent. Comment percevez-vous cet environnement ?

Isabelle Kocher. Le changement climatique transforme tout. Il nous entraîne dans un monde différent de celui que nous connaissons, où, cette fois, personne ne peut dire : «Ce n’est pas mon problème». Nous sommes tous concernés, car cette rupture invite chacun à réévaluer son mode de vie. Le XXIe siècle signera la fin du cycle des énergies fossiles, qui vont, progressivement, être remplacées par les énergies renouvelables décarbonées, comme le solaire. Cela va modifier en profondeur les comportements. Aux côtés des grandes installations, qui alimentent des régions entières, vont voir le jour de multiples productions locales décentralisées. Et la digitalisation accélère le mouvement.

 

Quelles sont ces transformations ?

Cette révolution s’est faite dans les mentalités, avant d’être technologique. Nous voyons émerger un monde dans lequel l’énergie n’est plus synonyme de peur, comme actuellement avec les pollutions de tous ordres ou les risques de conflits géostratégiques. Avec le renouvelable, et en particulier le solaire, la donne change radicalement. La plupart des consommateurs d’énergie seront aussi des producteurs d’énergie. C’est déjà le cas en Californie, où vous voyez que la plupart des maisons ont équipé leur toit de panneaux. Autre changement majeur : des pays qui n’ont aucune source d’approvisionnement, comme le Chili, pourront ne plus être dépendants de leurs voisins. Ce pays a un très grand potentiel renouvelable. Il en sera de même en Afrique, où, grâce au numérique, l’accès à l’électricité sera facilité. Finalement, alors que la précédente révolution industrielle avait laissé pour compte des milliards d’individus, l’actuelle s’annonce plus équitable. [...]

 

Cette rupture modifie en profondeur le Groupe…

L’énergie décarbonée et le numérique sont les deux poumons d’ENGIE pour le futur. À partir de là, tout se décline dans nos trois branches d’activités que sont les infrastructures, la production d’électricité et les services d’efficacité énergétique. Cette mutation passe par 15 milliards d’euros de désinvestissement, essentiellement dans le pétrole et le charbon, en trois ans, et 15 milliards d’investissements en développement. [...]

 

Les syndicats redoutent 1 500 suppressions d’emplois liées au programme d’économies de milliard d’euros…

Il y aura forcément des suppressions de postes sur des sites et des créations à d’autres endroits. Pour s’y préparer, nous avons défini les règles du jeu avec les syndicats. Le 8 avril, avec toutes les organisations européennes, nous avons signé un accord sur l’employabilité. Il porte sur la formation, nous consacrerons 100 millions par an pour favoriser la mobilité dans le groupe. Pour les suppressions d’emplois, nous avons pris l’engagement d’identifier au moins trois postes pour chaque personne concernée et de faire au moins une proposition ferme de poste. [...]

 

Votre plan est sur trois ans, sur quoi serez-vous jugée ?

Je serai jugée sur la qualité de la gestion du Groupe et sur ma capacité à le faire évoluer dans trois domaines : l’évolution de notre portefeuille d’activités, l’innovation et la transformation interne. Tous les six mois, je ferai un bilan pour évaluer les avancées. ENGIE est en train de montrer qu’il peut bouger. Nous voulons profiter de cette mutation pour attirer les jeunes talents. Or la génération des 20-25 ans préfère les petites structures et les start-ups aux grands groupes. Attirer les talents d’une nouvelle génération pour relever les défis de la révolution énergétique sera une des preuves symboliques de notre réussite. [...].