Interview d’Isabelle Kocher dans Le Parisien (extraits)

 

Isabelle Kocher

Vous allez diriger une des plus importantes entreprises françaises. Quelles sont vos relations avec Gérard Mestrallet, l’actuel PDG qui, après le 3 mai, va conserver son poste de président du conseil d’administration ?

Elles sont excellentes ! Cela fait 14 ans qu’on travaille ensemble. Il n’a eu de cesse de me lancer des challenges de plus en plus difficiles. Si je prends les rênes du groupe aujourd’hui, c’est grâce à lui. Je n’ai jamais souhaité être présidente et j’ai plaidé pour qu’il reste à la tête du conseil d’administration. Cela a pu surprendre, car les Français ne sont pas habitués aux gouvernances dissociées… Pourtant les choses sont claires : le patron d’une entreprise, c’est son directeur général. Gérard Mestrallet est le fondateur de notre groupe. ENGIE s’apprête à vivre une véritable transformation. C’est important qu’il soit là.

De quelle transformation s’agit-il ?

Grâce aux ressources renouvelables, le secteur de l’énergie est en pleine révolution. Je pense que le solaire, notamment, va totalement transformer notre monde. Non seulement, son gisement est quasi illimité, mais en plus, il devient économiquement – et donc financièrement – rentable à exploiter.

Comment comptez-vous exploiter cette nouvelle ressource ?

Nous allons consacrer 1,5 Md sur trois ans à l’innovation et au développement des nouvelles technologies solaires. Il faut aller plus loin que le simple panneau solaire. Dans moins de dix ans, nous mettrons des films transparents sur nos fenêtres pour nous chauffer ou sur nos voitures pour les alimenter en énergie !

Quels impacts cette révolution énergétique a-t-elle sur votre stratégie ?

Désormais, seuls des projets industriels qui vont dans le sens de cette révolution seront lancés. Et nous sommes draconiens ! Nous souhaitons concentrer nos investissements uniquement sur la production d’énergie bas carbone et sur des solutions intégrées et innovantes pour nos clients. Nous avons d’ailleurs décidé de ne plus lancer de nouveau projet charbon. L’avenir de notre groupe n’est ni dans le pétrole, ni dans le nucléaire, ni dans le gaz de schiste. Nous redessinons l’ensemble de notre portefeuille.

Vous venez d’annoncer des pertes importantes (NDLR : 4,6 Mds €). Comment allez-vous parvenir à mener ce programme ambitieux ?

Nous sommes en pertes, mais nous avons présenté de bons résultats opérationnels. Pour mener à bien cette transformation, nous allons vendre 15 Mds d’actifs et développer les activités d’avenir, comme les renouvelables couplées avec du stockage et du digital. Les énergies renouvelables sont intermittentes, elles nécessitent donc d’être stockées. Et dans ce domaine, le digital a un rôle à jouer. Nous prévoyons un programme d’investissements de 22 Mds sur trois ans, dont 7 Mds de maintenance sur nos installations existantes. ENGIE doit être précurseur, un « ouvreur ». C’est-à-dire un acteur qui accélère l’ampleur et le rythme de cette révolution énergétique. Avec 155 000 collaborateurs répartis dans 70 pays et 21 millions de clients particuliers, notre groupe veut être l’acteur international qui fera émerger ces nouvelles énergies et ces nouveaux modes de consommation.

Côté salariés, comment gérer un tel changement du point de vue humain ?

C’est la morphologie même de notre groupe qui est bouleversée. Je suis convaincue qu’il faut créer un nouveau modèle de gouvernance, qui passe notamment par la décentralisation. Notre monde ne cesse de se transformer. L’innovation est continue et de plus en plus rapide. Certains métiers sont donc amenés à disparaître. D’autres restent à inventer. Nous allons investir 100 M dans la formation de nos collaborateurs afin qu’ils puissent trouver leur place dans ce nouveau groupe. ENGIE doit être capable de se réinventer en permanence. Pour ses salariés, mais aussi pour les jeunes qui entrent sur le marché du travail. Notre groupe doit devenir «The place to be».