Pour Didier Holleaux, Directeur Général Adjoint d’ENGIE, « les centrales à cycle combiné gaz sont le meilleur complément à l’intermittence des énergies renouvelables ».

Tribune publiée le 1er juin 2017 sur Pétrole et Gaz Informations (Extraits)


Didier Holleaux

Pétrole et Gaz Informations : Brexit, accord Opep et non-Opep de réduction de la production de pétrole, changement d'administration aux États-Unis... Comment jugez-vous le contexte de marché pour le gaz naturel ?

Didier Holleaux : Si nous pensons que le Brexit aura un impact assez mineur sur l'activité du Groupe y compris sur notre business gazier, il est vrai que la situation aux États-Unis crée de l'incertitude. Il faut se rappeler que ce pays avait mis en place un embargo sur les exportations de pétrole avec pour objectif de réserver sa production au marché national et d'essayer ainsi de faire baisser le prix de cette énergie aux États-Unis. Si notre scenario de base prévoit des exportations de Gaz Naturel Liquéfié (GNL) américain significatives, je crois cependant que nous ne sommes pas à l'abri aujourd'hui d'un réflexe protectionniste qui viendrait un jour limiter les exportations américaines de gaz, sous la pression de l'industrie américaine. La période de surproduction actuelle entraîne des prix relativement bas un peu partout dans le monde. Cette situation n'évoluera pas à très court terme mais devrait se rééquilibrer naturellement dans la première moitié des années 2020. La question essentielle est de savoir à quelle vitesse la substitution du charbon par le gaz interviendra dans un certain nombre de pays. Le moyen le plus rapide de faire baisser les émissions mondiales de CO2 est en effet de remplacer une bonne partie de la production d'électricité à partir de charbon par une production à partir du gaz. Et selon le rythme auquel cela se produirait, le rééquilibrage du marché du gaz se fera plus ou moins tôt.


Selon une étude menée par Cedigaz, la croissance du marché du gaz naturel au cours de cinq prochaines années serait comprise entre 1 et 1,5 % par an. Quelles sont les zones de croissance potentielles et pour quels usages ?        


Nous rejoignons sur ce sujet les scénarios assez convergents de l'IFPEN, de l'AIE ou encore de Cedigaz. La croissance de la consommation de gaz aura lieu essentiellement dans les pays non-OCDE alors que la demande sera plutôt stagnante dans les pays de l'OCDE, excepté aux États-Unis et au Canada où elle continue de progresser. Au plan mondial, le réservoir de croissance pour le gaz repose sur la substitution au charbon dans la production d'électricité et les nouveaux usages, par exemple le GNL de détail ou le gaz carburant. Nous voyons là un potentiel renouvelé dans une logique de réduction des émissions de carbone. La Chine conserve son potentiel car même avec une croissance moins élevée, ce pays a besoin de substituer du charbon par du gaz naturel ne serait-ce que pour des raisons d'amélioration de la qualité de l'air. En Inde, cette substitution ne se fera que si le prix du gaz est compétitif. Au-delà, il y a des pays comme le Brésil qui ont de très importants besoins en énergie.      


Enfin en Europe, la progression sera assez modeste car partout les efforts d'efficacité énergétique se poursuivent et vont aboutir à une situation de très faible croissance ou de décroissance de la demande d'énergie. Mais le point extrêmement important est que, que ce soit au niveau européen ou au niveau mondial, il n'y a pas de scénario compatible avec le maintien du réchauffement climatique dans la limite des 2°C qui ne fasse pas un très large appel au gaz naturel, et progressivement au biométhane, pour au moins les trente ans qui viennent. […]


Les acteurs du marché présentent le gaz naturel, combiné avec les énergies renouvelables, comme le meilleur « allié » de la transition énergétique. Avec la baisse des coûts constatée pour certaines énergies renouvelables, ces énergies ne vont-elles pas à terme concurrencer le gaz naturel ?

Nous considérons que, pour au moins les trois décennies à venir, le gaz et les énergies renouvelables sont plutôt dans une situation de complémentarité que dans une situation de concurrence. À l'exception de la géothermie qui est plutôt disponible en continu et de l'hydroélectricité qui peut être utilisée en pointe, la production des énergies renouvelables est assez fortement décorrélée de la demande. Il y a donc des besoins de production complémentaire pour faire face aux pics de consommation. De ce point de vue, les centrales CCG (cycle combiné gaz, ndlr) sont le meilleur complément à l'intermittence des énergies renouvelables. À court terme, le stockage sera de moins en moins un sujet technique et de plus en plus un sujet de coût. Le stockage sous forme de batterie reste adapté à des stockages de très courte durée, et celui sous forme d'hydrogène, auquel nous croyons fondamentalement comme solution à moyen et long terme, est encore un peu complexe à mettre en œuvre. Quant au stockage d'électricité sous forme de méthane (de synthèse), le power to gas, GRTgaz teste le concept notamment avec RTE sur un démonstrateur pour en étudier les aspects technico-économiques. Un autre projet, à Dunkerque, vise à tester en situation réelle le mélange d'hydrogène et de gaz naturel.


Vous avez annoncé il y a an vouloir investir 100 millions d'euros d'ici 2020 dans les stations GNL et GNC en Europe pour les camions. Qu'en est-il ?


Nous disposons déjà de près de 150 stations GNV en Europe et notre filiale GNVERT vient d'annoncer qu'elle allait déployer à elle seule 21 stations supplémentaires en France en 2017. Nous pensons que nous atteindrons 170 stations à la fin de l'année prochaine en Europe. […] En ce qui concerne les seules stations GNL, nous avons pour objectif d'en créer 9 en France d'ici fin 2018. Le jour où des poids-lourds pourront traverser toute l'Europe uniquement alimentés en GNL n'est plus très loin. Certains constructeurs font des efforts pour proposer des véhicules adaptés, d'autant que de plus en plus de villes vont exiger que les poids lourds qui les traversent utilisent des carburants propres.


Quelles sont les ambitions d'ENGIE dans le domaine du soutage de GNL pour les navires et quels sont les freins au développement de ce marché ?


C'est un marché que nous voyons émerger. Des signaux politiques montrant que les dirigeants des pays sont sensibles à ce sujet et qu'ils ont vraiment l'ambition de voir la flotte se convertir au GNL aideraient beaucoup. Des initiatives privées ont été prises. Notre Groupe s'est fortement engagé avec le lancement de la marque Gas4Sea et la construction du ENGIE Zeebrugge (5000 m3). Certains de nos concurrents prennent des positions similaires. Cependant, la plupart des armateurs et des chargeurs seront toujours réticents tant qu'ils ne seront pas sûrs de trouver du GNL dans tous les ports où ils souhaitent faire escale, et cela à des conditions économiques acceptables. […]