L’influence prépondérante de la Chine et des gaz de schiste américains sur le mix énergétique européen

Si les investisseurs sont aujourd’hui attirés par l’Asie, cela s’explique par un environnement plus propice qu’en Europe, d’après Nathalie Casali qui analyse ainsi le cas de la Chine : «La Chine a restructuré son secteur minier et a beaucoup investi dans les infrastructures. […] Son marché domestique représente 3,5 milliards de tonnes de charbon thermique : un léger décalage entre l’offre et la demande intérieure en Chine peut avoir des répercussions majeures sur les échanges internationaux. […] La baisse des importations chinoises en 2013 a ébranlé les échanges. Parallèlement, les gaz de schiste américains ont amené les producteurs américains de charbon à exporter davantage vers l’Europe, ce qui a déprimé les prix. La convergence entre ces deux facteurs, ainsi que le prix très bas des permis d’émissions de carbone, a rendu le charbon plus intéressant pour les producteurs d’électricité européens que le gaz naturel.»

 

Les États-Unis : en pleine révolution du gaz de schiste

«La situation est très contrastée aux États-Unis car tous les États n’ont pas la même organisation de marché. Au Texas, par exemple, où les marchés de capacité n’existent pas encore, on constate des prix de gros de l’électricité encore relativement bas, dus à la forte poussée des énergies renouvelables, un peu comme en Europe. […] Les prix extrêmement bas des gaz de schiste ont fait chuter le prix de l’électricité. Globalement, le marché n’a pas été très porteur pour les utilities (services publics), mais l’a été davantage pour les consommateurs et les industriels acheteurs d’électricité.»

 

Les difficultés de la transition énergétique en Allemagne

Les difficultés de la transition énergétique en AllemagnePour Nathalie Casali, le cas de l’Allemagne, qui doit compenser sa sortie du nucléaire d’ici à 2022, est emblématique : «En voulant démontrer qu’elle pouvait se passer du nucléaire, l’Allemagne a fait appel au charbon et subventionné à un coût très élevé le renouvelable en garantissant une priorité sur le réseau et un prix d’achat très au-dessus du prix du marché. […] Le marché du solaire a explosé, engendrant un problème de stabilité du réseau. Aujourd’hui, 23% de l’électricité allemande est d’origine verte, certes, mais elle est intermittente et se vend à un tarif parmi les plus élevés d’Europe. […] Au coût de l’électricité s’ajoute celui de l’adaptation des réseaux électriques existants, qui est gigantesque. […] La transition énergétique de l’Allemagne est en grande partie fondée sur une énergie renouvelable décentralisée. Qu’il s’agisse des réseaux à réorganiser au niveau national ou de l’interconnexion au niveau européen, cela pose un gros problème d’investissement et d’acceptation de la part des populations.»

 

Entre nucléaire et énergies renouvelables : l’impact du choix politique sur le marché énergétique

«Les utilities ont des horizons d’investissements très longs et se développeront donc en priorité dans les pays en croissance qui offrent visibilité et cadre stable», analyse Nathalie Casali. «En Europe, les nouvelles capacités ne concerneront que le renouvelable, à l’exception du Royaume-Uni et de la Turquie qui engagent des projets dans le nucléaire, mais les premiers kilowattheures ne seront produits au mieux qu’en 2025. […] Dans 10 ou 20 ans, le secteur de la production d’électricité en Europe sera davantage régulé avec la mise en place de marchés de capacités qui rémunèrent les centrales pour leur capacité́ à sécuriser le système et non pas pour un besoin de production en continu.»

«Tout ce qui est installé dans les énergies renouvelables l’est avec des subventions, ce qui ne fait qu’augmenter les prix pour les consommateurs et les entreprises. En attendant, il faut gérer au mieux le parc nucléaire en combinant économie et sécurité. Le nucléaire a des fondamentaux économiques très solides et les centrales sont faites pour tourner 60 ans : fermer un réacteur qui fonctionne est irrationnel sur le plan économique.» ajoute-t-elle.

Nathalie Casali reste prudente sur l’avenir énergétique de la France : «Grâce au nucléaire et à l’hydraulique, la France limite ses émissions de CO2. L’éolien terrestre avance bien, le solaire et l’offshore un peu moins vite, mais il faut que le monde politique réalise l’impact de ses choix : la pression réglementaire et fiscale s’accroît et les gels imposés des tarifs réglementés empêchent les opérateurs de répercuter la hausse de leurs coûts. Les énergéticiens qui ont lourdement investi dans des unités qui ne fonctionnent pas à régime normal sont en situation difficile et ne peuvent prendre le risque d’investir davantage.»

 

L’efficacité énergétique, levier anti-CO2

Efficacité énergétiqueSelon elle, l’approche des politiques au niveau européen manque de cohérence et de vision à long terme. «Une baisse du coût de l’énergie paraît improbable, en termes de prix par unité. Les vrais leviers, ce sont les marchés du CO2 et de l’efficacité énergétique, les deux outils les plus efficaces et les moins chers pour réduire les émissions en Europe. […] Dans le cadre de la transition énergétique, ce qui coûte le moins cher pour réduire le CO2, c’est de baisser la consommation, donc de faire de l’efficacité énergétique. C’est un marché attractif qui demande peu d’investissements, contrairement aux activités traditionnelles des utilities. De ce fait, il y a peu de barrière à l’entrée et la concurrence est rude, mais les retours sur capitaux employés sont excellents. »

«D’une vingtaine d’euros, le prix de la tonne de CO2 est passé à 4 euros : c’est un désastre. […] Trop de crédits carbone ont été délivrés sur le marché, favorisant la baisse de leur prix. Après avoir tout fait pour encourager un mix énergétique plus propre à travers les subventions aux énergies renouvelables, les gouvernements pourront-ils maintenant envisager des réformes pour augmenter le prix du CO2, ce qui fera inévitablement augmenter le prix à la consommation ?» s’interroge Nathalie Casali.

 

Le gaz naturel liquéfié (GNL), une solution pour répondre à l’augmentation de la demande énergétique ?

Le secteur du gaz naturel liquéfié doit permettre de répondre en grande partie à l’augmentation de la demande. D’après Nathalie Casali, «les coûts de production du GNL connaissent une forte inflation notamment sur les très gros projets de liquéfaction. Le GNL a un bel avenir, mais les interrogations sont nombreuses : le Japon va-t-il refaire du nucléaire et baisser ses importations de gaz ? L’Europe et la Chine vont-elles exploiter du gaz de schiste ? Les États-Unis vont-ils devenir exportateurs de gaz naturel ?»