Interview d’Isabelle Kocher par Céline Kajoulis pour Radio Classique (extrait)

 

Isabelle Kocher, Directeur Général Délégué en charge des opérationsDans exactement un an, vous deviendrez Président-Directeur Général d’ENGIE. Vous serez la première femme à la tête d’une entreprise du CAC 40.
Est-ce que cela a été difficile d’arriver jusque-là ?

Je vais peut-être vous surprendre mais je n’ai jamais souffert d’être une femme dans ma carrière. Je sais que ce n’est pas ce qu’on entend forcément toujours mais non, je n’ai jamais souffert de cela. Je me rends compte que le regard n’est pas habitué, la preuve c’est que vous me posiez la question aujourd’hui. A l’étranger, il y a beaucoup plus de femmes patronnes de groupes. C’est le cas aux Etats-Unis, en Asie ou en Amérique du Sud ; l’Europe n’est sans doute pas très en avance. Et puis, c’est vrai que nous avons, nous aussi d’ailleurs chez ENGIE, des efforts à faire encore pour pousser des femmes à tous les étages de l’organisation. Pour moi, c’est moins une question de droits des femmes que le fait qu’il est, je pense, impératif de ressembler à la société pour laquelle on travaille. Donc une bonne mixité, de personnes mais aussi culturelle, c’est une manière de sentir le mieux possible la société pour laquelle on travaille.

Vous avez également le Conseil d’administration où l’on trouve le plus de femmes, le conseil le plus féminin en France.

Absolument. Nous avons même un peu plus de soixante pourcent de femmes maintenant, précisément soixante-trois pourcent de femmes administrateurs. Je crois que c’est probablement le conseil le plus féminin d’Europe.

 Votre premier grand défi sera d’organiser la transition énergétique, c’est-à-dire le passage du système actuel à un système dans lequel il y aura plus de renouvelables.

Tout d’abord, je voudrais vous dire que la transition énergétique a commencé en Europe. On en a beaucoup parlé parce que cela a été fait d’une manière un peu désordonnée par les pays européens, ainsi le système énergétique européen a été très bousculé mais aujourd’hui c’est un phénomène mondial. En réalité, les énormes subventions que les pays européens ont déversées sur le renouvelable ont fait que ces technologies sont maintenant matures.

Aujourd’hui, dans beaucoup de pays du monde, ces technologies-là sont compétitives et on les voit ainsi se développer dans tous les pays émergents. C’est une manière de développer leurs infrastructures énergétiques sans avoir à acheter trop de gaz, de pétrole ou de charbon à l’extérieur, donc sans trop abimer leur indépendance énergétique. Il y a également une deuxième raison pour laquelle les pays émergents s’y mettent : c’est que ce sont des technologies que l’on peut accommoder à toute petite échelle et que l’on peut également organiser des micro-réseaux. C’est une manière de développer les infrastructures d’énergie dans ces pays.

 Il va se passer un peu ce qui s’est passé dans la téléphonie : le téléphone mobile a permis d’éviter d’avoir à tirer des longues lignes fixes, ce qui requiert du temps. Dans l’énergie, c’est pareil. Il va y avoir de grands réseaux d’énergie évidemment, mais dans beaucoup d’endroits l’on va directement passer à des solutions complètement décentralisées, parallèles, beaucoup plus rapides, beaucoup plus réactives et légères.

 

Et un micro-réseau, ça peut être quoi ?

C’est typiquement des productions renouvelables qui mixent par exemple un peu d’éolien et de solaire ou un peu de géothermie. Cela nécessite du stockage parce que ces modes de productions sont intermittents, il faut donc pouvoir stocker l’énergie ainsi produite. Enfin un micro-réseau intelligent répartit l’électricité en fonction de l’ensoleillement dans la journée, du vent qui souffle ou pas, ou du degré de consommation à chaque moment de la journée. Vous avez ainsi un système autonome.

(…) Avec ces nouvelles technologies, on peut arriver à amener l’énergie à tout le monde. Sans elle le minimum n’existe pas. Il n’y a pas de santé, il n’y a pas d’éducation. Donc amener l’énergie avec ces technologies constitue un vrai défi, avec le moindre impact environnemental et en améliorant la situation par rapport à aujourd’hui.