Henri Balsan : Depuis plus de dix ans, vous parcourez la planète et vous nous restituez vos rencontres, tout ce que vous voyez et entendez, dans vos «petits précis de mondialisation». Vous qui vous présentez parfois comme un «promeneur professionnel», quel regard portez-vous sur le projet du Grand Paris par rapport à ce qui se passe dans le reste du monde ?

Érik Orsenna : Le Grand Paris est un sujet passionnant car il pose la question du conflit qui se dessine entre l’État et les métropoles. En effet, ce qui me frappe au cours de mes nombreux voyages en France et dans le monde, c’est la montée des métropoles, au détriment parfois des États. Presque partout, les États sont affaiblis car il y a de moins en moins d’argent public. Parallèlement il y a une montée d’énergie des villes qui semblent éprouver, au minimum, une sorte d’agacement par rapport à l’État central, qui leur donne de moins en moins de moyens et leur impose de plus en plus de restrictions.

En France, de nombreuses villes semblent tendre vers plus d’indépendance, d’autant plus qu’elles ont les moyens, notamment en terme d’énergie, de sortir du schéma de centralisation de 1945. Cette situation pourrait être comparable à celle du Moyen Âge, où l’État était rendu exsangue par les nombreuses guerres et où on observait une montée de l’indépendance des villes. Aujourd’hui, c’est la guerre économique qui rend les États exsangues.

 

H. B : En effet, ce vaste chantier s’inscrit dans un âge démocratique, qui s’oppose peut-être à d’autres époques où l’État était plus fort et très centralisé et où Paris a également connu de grands chantiers. On peut, bien sûr, penser au XIXe siècle et aux grands travaux d’Haussmann sous Napoléon III mais également, plus proche de nous, au Général de Gaulle demandant à Paul Delouvrier de «mettre de l’ordre dans ce bordel». Dans ces deux cas, l’ambition était de rénover, moderniser, rationaliser Paris.
Quel est votre sentiment par rapport à ce nouveau chantier, qui va nécessiter énormément de compétences mais aussi de consensus ?

E.O. : Pour moi, une question contradictoire se pose. Comment articuler, d’une part, la nécessité, démocratique, d’arriver à un consensus et d’autre part la nécessité, pour la République, de porter un projet commun qui ne mette pas des siècles à se réaliser ?

C’est comme si, lorsqu’il y a trop de démocratie, on n’arrivait pas à se mettre d’accord sur le projet commun. De plus, dans le cas du Grand Paris, selon moi, nous sommes face à une métropole qui a encore du mal à se mettre en place car elle est également le siège d’un État qui se veut parmi les plus forts. Il y a donc une contradiction entre la volonté d’indépendance et de dynamisme de la métropole, et l’État qui veut encore peser lourdement sur les décisions alors que ses moyens diminuent.

 

H. B. : Quelle serait la taille pertinente d’une métropole aujourd’hui ?

E.O : Le diamètre d’une métropole dans le monde est d’environ 300 km. Il existe déjà des grands pôles urbains comme Lille-Bruxelles-Anvers-Rotterdam-Amsterdam, qui sont à la fois des pôles économiques, de transport et d’infrastructures. On retrouve d’autres grands systèmes au Nord de l’Europe autour de Hambourg, par exemple. Un pôle méditerranéen, incluant Marseille, pourrait aussi émerger. Mais ce ne sont pas pour autant des espaces homogènes. Il existe bien sûr des pôles plus petits à l’intérieur de ces grands ensembles.

L’attention aux quartiers, aux gens, est d’ailleurs plus que jamais nécessaire. Mais en termes de système et d’énergie, les grandes métropoles du monde se construisent sur ce modèle de pôles élargis. Dans cette logique, Paris, Rouen et Le Havre devraient faire partie du même ensemble. Cela signifie une chose pour moi : le Grand Paris est trop petit !

 

H.B. : Est-ce un problème de sémantique ?

E.O. : En se cantonnant à un Grand Paris modeste, on passe à côté du projet. Le problème est qu’on n’a pas défini le terme «grand». Le fait d’employer l’expression «Grand Paris» nous tétanise. On s’émerveille d’avoir osé dire, donc penser, «Grand Paris», c’est-à-dire, un Paris qui va au-delà du périphérique. C’est comme si, en ayant l’audace d’employer cette expression, on avait déjà fait la moitié du travail. Or, le projet est long à mettre en place et l’ambition me semble déjà insuffisante. Est-ce qu’on n’est pas en train de fabriquer de l’impuissance et du retard ?

De plus, toute année d’immobilité équivaut selon moi à 10 années perdues par rapport au reste du monde, qui avance à toute vitesse. J’ai peur que Paris ne soit en train de prendre du retard par rapport aux autres du point de vue des infrastructures, des transports, de l’attractivité, du rayonnement intellectuel mais aussi, indirectement, du point de vue de la qualité de vie, notamment en matière d’emploi.

Il y a urgence à avancer alors que l’urgence ne semble pas inscrite à l’ordre du jour.

 

H. B. : Qu’est-ce qu’un Groupe comme GDF SUEZ peut apporter à ce vaste chantier ? Voyez-vous des stratégies – notamment en termes de coopérations – pour faire face à cette urgence ?

E.O. : GDF SUEZ possède des métiers de base qui savent travailler ensemble et partager les contraintes. Quand on possède les savoir-faire dans le domaine de l’énergie, de l’eau, de l’assainissement, on a une approche très concrète de la ville. GDF SUEZ, c’est aussi des personnes, des gens qui sont dans des camions, qui connaissent l’état des réseaux, qui ont des obligations de résultat.

Ce Groupe possède une approche terrain très forte, ce qui lui permet de développer les coopérations tout en proposant des solutions différenciées à chaque ville. De raisonner en fonction d’un espace plus vaste tout en offrant aux plus petits pôles que sont les villes d’Île-de-France de gagner en indépendance au sein de cet espace. Et cela permet en même temps de faire des économies. C’est le métier de ce groupe de dire aux élus : «Il y a plus de possibles que vous ne croyez».

 

H. B. : Bien souvent, les infrastructures d’eau, d’énergie et de transport peuvent être mutualisées entre deux quartiers, deux villes, deux territoires. L’infrastructure devient un levier du lien et de l’échange. C’est le moyen – le tuyau – qui est l’acteur, le prétexte pour un rassemblement des espaces de vie.

E.O. : Ce sont des exemples formidables de propositions d’intégration. D’ailleurs, GDF SUEZ peut proposer des solutions de rassemblement comme de décentralisation en matière d’énergie, grâce à ses multiples savoir-faire : métier des réseaux, métier de production d’énergie…

 

H. B. : Comment un tel Groupe peut-il être moteur pour faire avancer un projet comme celui du Grand Paris ?

E. O. : GDF SUEZ ne peut pas et ne doit pas se mettre à la place des élus. Sa richesse est d’offrir une transversalité des métiers. Il peut donc proposer un certain nombre d’options pour la ville et laisser la responsabilité du choix aux élus.

Il existe de nombreuses interactions intéressantes lorsqu’on pense une ville : entre climat et urbanisme (si on opte pour tel type d’habitat sans planter d’arbre, on voit la température monter de 3 degrés) ; entre transport et sécurité (en prenant l’exemple de Rennes où, en travaillant sur les transports, on a fait baisser le taux d’insécurité)…

Selon moi, GDF SUEZ sait réaliser ces tissages pour aider le maire à saisir les implications des différentes décisions et lui permettre d’élaborer sa propre vision.

Cela dit, il ne faut pas croire qu’une ville se résume à une somme de solutions. Pour qu’une ville fonctionne, il me semble qu’il y a trois règles. Il faut qu’elle rende la vie plus facile, qu’elle soit attractive et qu’elle soit équilibrée, c’est-à-dire qu’elle ne soit pas une somme de ghettos. Une ville doit être tissée. Elle doit relier les gens entre eux, les religions entre elles, de même que les générations…

Sur ces trois points, GDF SUEZ peut fournir des solutions.

Mais il y a deux périls à éviter. Le premier serait de tomber dans ce que j’appellerais les «silos». C’est-à-dire se cantonner dans une seule compétence-métier. Si on est coincé dans des silos, on ne raisonne qu’en termes de transport, de sécurité, de météorologie, séparément. Le deuxième péril est d’apporter la ville «clef en main». Car il y a des villes très inefficaces alors que chacun des métiers est parfaitement maîtrisé. Mais l’implication croissante du groupe dans la conception de la ville l’oblige aussi, en interne, à sortir des «silos». Les métiers sont obligés de parler et de travailler les uns avec les autres.