Dominique_LorrainErik ORSENNA : vous êtes un expert de la ville et de l’environnement, spécialiste de l’urbanisation en Chine. Quel bilan faites-vous de la situation dans ce pays ?

Dominique LORRAIN : Ce qui frappe en Chine, ce sont ces grands ensembles urbains très denses avec des tours de 32 étages poussant comme des champignons en périphérie des centres historiques. Cela ne va pas s’arrêter ! Il existe un gisement de 700 millions de Chinois pauvres à la campagne, qui rejoindront les grands centres urbains. La vieille métaphore des lumières de la ville fait ici complétement sens. Les Chinois n’ont aucun bidonville : ils savent construire des villes, produire les réseaux, fournir de l’eau, de l’électricité, du chauffage, des transports… Pour autant, s’agit-il d’une ville durable ? Cela fonctionne tant qu’il y a du travail, des infrastructures et des services. Mais que se passera-t-il dans 20 ans lorsque la population âgée sera plus nombreuse ? Que se passera-t-il avec des pannes d’électricité ?

 

E.O. : Quelle est la situation de la Chine par rapport à l’environnement, notamment au Nord-Est où une partie est très industrialisée ?

D.L. : Les Chinois sont pris entre deux alternatives : La première est leur prise de conscience qu’il faut ralentir la machine à produire, seule solution pour réduire la pollution. Mais ils craignent de générer ainsi du chômage. Or il n’y a pas de système de couverture sociale en Chine, ni systèmes de retraite ou de protection contre le chômage… Les gens se retrouveraient dans la rue et la situation se trouverait politiquement instable. Avant, les premiers migrants faisaient du yoyo entre la ville et la campagne, selon les rythmes du marché du logement. Ceux d’aujourd’hui sont là depuis dix ou quinze ans, ils ne retourneront pas à la campagne. La seconde alternative est d’accélérer les actions de dépollution. Le gouvernement a mis en place toute une série de mesures, mais elles sont très difficiles à mettre en application, parce que dépolluer coûte cher, que ce soit pour le traitement d’eaux usées ou le respect des normes… Or, une partie du succès de la Chine est fondée sur sa compétitivité économique. Résultat : Les entreprises chinoises, notamment celles du Nord-Est, commencent à migrer vers le Vietnam, le Cambodge, autrement dit ces pays où les règles environnementales moins coûteuses et les salaires plus faibles.

 

E.O. : Comment s’articule la gouvernance entre ces grandes métropoles extrêmement puissantes et l’Etat central ?

D.L. : La stratégie de développement et de gouvernance en Chine a toujours été celle des petits pas : on laisse des initiatives aux «gens d’en bas» pour faire des expériences – c’était déjà comme ça dans le Guangdong au début des années 80 – et puis, de temps en temps, on recadre, on sanctionne, on remet les choses en place. La Chine est un pays moins centralisé que ne l’était l’Union soviétique avant son implosion. Les provinces montent des opérations avec le secteur privé. Il s’agit juste d’apprendre à ne pas dépasser la ligne blanche…