Tribune de Stephane Voisin

Comment les tendances identifiées par ENGIE – décarbonation, décentralisation et digitalisation (3 D) – peuvent-elles impacter le secteur de l’énergie et des services ? Ces tendances sont-elles suivies par les investisseurs ?

Le monde de l’énergie est en pleine transformation et se trouve aujourd’hui confronté à une rupture de son modèle économique. Renforcé par la ratification de l’Accord de Paris lors de la COP 21 en 2015, l’enjeu pour le secteur énergétique repose désormais sur la production d’une énergie nette carbone et, plus généralement, sur la soutenabilité de ses modèles d’affaires. La digitalisation ouvre le champ des possibles et permet le développement de nouveaux services pour les clients particuliers, les entreprises, les territoires, etc. Les organisations peuvent à présent accéder aux données de consommation des clients, les analyser en vue d’optimiser l’efficacité énergétique. Ainsi, l’enjeu de demain sera de proposer des solutions d’efficacité énergétique et une énergie bas carbone au meilleur prix. Tout récemment, le Mexique a d’ailleurs lancé un appel d’offres « technologiquement neutre », le seul critère de choix reposant sur le rapport coût / efficacité – et non sur la source d’énergie. Les énergies renouvelables devenant de plus en plus compétitives – dépassant les énergies carbonées –, c’est l’énergie solaire qui a remporté le marché !

Parallèlement, les consommateurs sont de plus en plus attentifs à la traçabilité de l’énergie qu’ils consomment. Cet enjeu est très intéressant pour ENGIE puisqu’il regroupe les 3 D. La traçabilité de l’énergie « verte » est souhaitable du point de vue de la décarbonation, elle est aussi rendue possible grâce à la digitalisation, notamment via la blockchain. En France, ENGIE réfléchit d’ailleurs à l’utilisation de la blockchain pour une gestion optimisée de la consommation et de la maintenance. La blockchain participe également à la décentralisation : la consommation d’énergie locale devient une attente très forte des consommateurs, qui adhèrent de plus en plus à la slow money, la slow food tout comme la slow energy. Par exemple, à New York, le projet Brooklyn Microgrid permet aux usagers de gérer localement et de façon indépendante leur propre réseau électrique grâce à Ethereum. Les surplus d’électricité sont échangés entre voisins, via des transactions sécurisées.

Cet engagement global en faveur de la décarbonation et de la slow energy pourrait potentiellement entraîner une baisse de la consommation, pouvant impacter les industriels du secteur énergétique. L’enjeu de l’accès à l’énergie pour tous devient alors fondamental pour assurer la pérennité du marché, d’autant plus que les investisseurs sont eux aussi très attentifs aux relais de croissance qu’il représente pour le secteur énergétique. Les industriels doivent ainsi appuyer le développement des territoires non desservis en énergie et répondre à leurs besoins croissants, comme le fait par exemple ENGIE par le biais de son programme PowerCorner. Cette initiative – développée par des sociétés et des collaborateurs du Groupe en incubation – offre aux populations rurales du nord de la Tanzanie un accès à l'électricité grâce à une unité de production et un mini réseau dédiés.


La démarche de reporting intégré vous semble-t-elle importante pour un grand Groupe tel qu’ENGIE ? Percevez-vous une tendance à sa prise en compte par les investisseurs ?

Les investisseurs souhaitent majoritairement pouvoir disposer d’une vision prospective de l’entreprise. Avec le développement de l’integrated thinking (« pensée intégrée »), nous assistons à un changement de paradigme puisqu’il permet de réconcilier les approches à la fois environnementales, sociétales et financières. Le reporting est redéfini pour accorder une plus grande place à la création de valeur globale sur le long terme. En outre, l’initiative Assessing low Carbon Transition (ACT), menée par le Carbon Disclosure Project et l’ADEME, incite les entreprises à modifier leurs modèles d’affaires pour entrer pleinement dans une transition énergétique de leurs activités. Celle-ci octroie une vision prospective, une vision scientifique de l’empreinte carbone en valeur absolue et non en valeur relative. L’enjeu d’un Groupe comme ENGIE n’est plus seulement de publier son empreinte carbone, mais au-delà, de démontrer à ses parties prenantes comment il contribue à la trajectoire +2°C. C’est cette vision qui permettra l’alignement entre la finance et la RSE.