L’ère de la responsabilité

Tribune d’Isabelle Kocher, publiée le 29 août 2018

En avril 2018, IKEA a annoncé l’objectif d’être un business entièrement circulaire d’ici 2030. Au-delà de cette date, l’entreprise ne devrait plus être approvisionnée qu’en énergies renouvelables et n’utiliser que des matériaux recyclés. Passé de 3 milliards de dollars en 2012 à 13,3 milliards en 2016, le « Socially responsible investing » est en pleine expansion. Les millenials seraient d’ailleurs davantage favorables à investir dans ces fonds même s’ils sous-performent (The Economist, 2017).

Depuis août 2018, LEGO commercialise plusieurs pièces fabriquées en polyéthylène végétal obtenu à partir de canne à sucre. Ce choix s’inscrit dans la stratégie de LEGO de produire la totalité des petites briques à partir de matériaux durables d’ici 2030 – à l’heure actuelle, celles-ci sont produites avec du plastique ABS, un dérivé du pétrole.

En France, le projet de loi PACTE prévoit de modifier la législation pour affirmer le rôle social et environnemental des entreprises et leur permettre de se doter d’une raison d’être.

Il ne s’agit pas là de simples anecdotes. Encore moins de coups de communication ou de greenwashing. Ces exemples montrent qu’une tendance fondamentale est à l’œuvre.

Je suis convaincue que nous entrons dans une nouvelle ère, dans laquelle les entreprises seront de plus en plus jugées au regard de leur impact global sur la société et l’environnement. Les entreprises qui refuseront d’assumer ces responsabilités sont condamnées.

La plus évidente des responsabilités de l’entreprise, et même la seule selon le célèbre économiste Milton Friedman, est l’augmentation des profits de l’entreprise et la défense des intérêts des actionnaires. Cependant bien d’autres groupes sont touchés par les décisions de l’entreprise : salariés, clients, communautés d’implantation. Dans un secteur comme l’énergie, responsable de 60 % des émissions de CO2, c’est même l’humanité tout entière qui en vient à subir les conséquences de ces choix.

Une entreprise peut-elle ignorer l’impact global de son action et se retrancher derrière la seule recherche du profit ?

Je crois que le modèle de l’entreprise forteresse, sourde aux attentes de son environnement au sens large, est voué à disparaître sous la pression de quatre figures : celles du consommateur, du salarié, du régulateur et de l’investisseur.

Le consommateur d’abord, de plus en plus sensible à l’impact de l’entreprise et capable d’organiser une mobilisation rapide sur les réseaux sociaux. A l’heure où le moindre scandale peut devenir viral, où une campagne de boycott ou de « name and shame » s’organise à coups de hashtags, rien n’est plus dévastateur pour une entreprise que d’être prise en flagrant délit d’incohérence entre les valeurs affichées et la pratique.

Le salarié ensuite, dont l’engagement dépend du sens et de la cohérence qu’il perçoit dans son travail et les missions de l’entreprise. Alors que 85 % des salariés européens se déclarent désengagés au travail et que la perte de sens revient parmi les motifs de démobilisation, les entreprises sont poussées à exposer aux salariés leur raison d’être.

Le régulateur, qui contraint les entreprises à rendre compte des conséquences de leurs actes et à agir. Qu’il s’agisse de l’obligation, imposée à de nombreuses entreprises en France, de publier un rapport annuel extra-financier, dans lequel elles doivent expliquer comment elles prennent en compte « les conséquences sociales et environnementales de leur activité ». Ou de l’obligation faite aux très grandes entreprises depuis 2017, de mettre en œuvre tous les moyens possibles pour réduire les risques environnementaux, sociaux ou de corruption de leurs activités mais aussi des entreprises avec lesquelles elles ont des relations commerciales.

L’investisseur, enfin, devenu plus sensible à ces risques et plus prompt à demander des comptes sur l’impact global de l’entreprise. En janvier, le directeur général de BlackRock, Larry Fink, avait incité les dirigeants d’entreprises à mettre en avant « leurs contributions positives envers la société » , et promis de renforcer sa vigilance en tant qu’actionnaire. Il y a quelques semaines, BlackRock a indiqué avoir l’intention de contacter les fabricants d’armes et les réseaux qui les distribuent aux Etats-Unis « pour comprendre leur réponse » à une fusillade en Floride.

Cette évolution est particulièrement sensible sur la question des risques environnementaux et climatiques. Le groupe de travail présidé par Michael Bloomberg, Task Force on Climate-related Financial Disclosures, a identifié le risque de dépréciation massive d’actifs et les risques de régulation auxquels seraient exposés des entreprises qui ignoreraient le changement climatique dans leur stratégie. Ce groupe a émis des recommandations pour inciter les entreprises à faire preuve de plus de transparence et à rendre compte publiquement de la cohérence de leur stratégie avec l’Accord de Paris.

A rebours de la position conservatrice de Milton Friedman, un secteur économique, le social business, se développe autour de cette intuition que l’entreprise doit avoir une mission qui dépasse largement la création de profit. Il ne suffit plus de limiter les effets négatifs de l’activité de l’entreprise. Il faut que les activités au cœur de l’entreprise permettent de résoudre un problème humain, comme le déclare Muhammad Yunus, le père du micro-crédit.

Parmi les entreprises de ce nouveau secteur, on peut citer Grameen Bank, créée par Muhammad Yunus, dont le but est de faciliter l’accès au crédit des populations les plus pauvres. Ainsi que les 2650 entreprises labellisées B Corp, une certification octroyée aux entreprises qui respectent des critères très rigoureux en matière d’environnement, de gouvernance, et amendent leurs statuts pour y inclure des objectifs sociaux et environnementaux. Annoncé lors de l’AG du 26 avril 2018, Danone est le premier groupe du CAC 40 à se lancer dans cette démarche.

A l’avant-garde de la réflexion sur le rôle de l’entreprise, le social business joue le rôle d’aiguillon pour le reste de l’économie.

Je suis persuadée que l’avenir des entreprises, de toutes les entreprises, et pas seulement celles du secteur social et solidaire, se trouve dans la réconciliation entre performance économique et durabilité sociale et environnementale. Que seules les entreprises qui s’attacheront à réparer les fractures de notre monde connaîtront une croissance à long terme.

Cette conviction nous a menés à opérer des choix cruciaux chez ENGIE.

Le choix de nous concentrer sur la création de valeur à long terme et d’être à l’avant de la vague de la transition énergétique. Raison pour laquelle nous avons choisi de complètement nous désengager du charbon – depuis 2015, nous avons déjà divisé par deux nos capacités de production d’électricité à partir de charbon. D’instaurer un prix interne du carbone, ce qui a un impact sur nos décisions d’investissements, et de défendre un prix du carbone significatif partout dans le monde.

Le choix de mener une politique de responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) très ambitieuse, reconnue par les grandes agences de notation extra-financières (RobecoSam, Vigeo Eiris, CDP, Dow Jones Sustainability Index…)et de mettre la RSE au cœur de nos activités. A la fois dans la manière de conduire nos projets – ceux-ci doivent être élaborés dans un dialogue constant avec la société civile. Et dans la manière de concevoir nos offres commerciales. Comme notre offre électricité verte pour les particuliers en France l’année dernière, qui a déjà séduit 1,3 million de personnes. Un tiers ont déclaré avoir choisi cette offre du fait de la garantie verte.

Ou notre développement d’offres à destination des entreprises pour les aider à réaliser leurs objectifs de soutenabilité environnementale. A l’heure où des entreprises comme Facebook ou IKEA visent la neutralité de leur empreinte carbone, où Pepsi et Coca s’engagent à restituer 100 % de l’eau qu’elles utilisent pour fabriquer leurs produits, un marché s’ouvre pour les entreprises attentives à l’évolution de la société.

Le choix de mettre notre expertise au service de l’accès universel à une énergie durable. C’est ainsi que nous avons créé le fonds à impact Rassembleur d’énergies en 2011. Ce fonds gère un portefeuille de 18 entreprises actives dans plus de 15 pays. Ces entreprises couvrent un large éventail d’activités : l’efficacité énergétique dans les logements sociaux en Europe, l’énergie décentralisée à travers des systèmes solaires individuels ou des micro réseaux, l’accès à des solutions de cuisson propre dans des pays émergents… Le nombre de bénéficiaires directs est estimé à 2 millions de personnes.

Ces investissements nous permettent également d’expérimenter de nouveaux business models et de déployer ensuite des technologies propres et accessibles à grande échelle.

Le choix d’étendre nos fortes ambitions RSE à toute notre chaîne de valeur. En devenant le premier émetteur de green bonds au monde (6,25 Mds), nous cherchons à rendre notre finance plus durable. Nous avons également annoncé notre ambition de diminuer significativement les émissions de CO2 sur l’ensemble de notre chaîne de valeur pour nous inscrire dans une trajectoire 2 degrés. Enfin, nous dialoguons avec nos fournisseurs dans un certain nombre de pays pour que les inciter à améliorer les conditions de travail de leurs salariés.

Il n’est pas toujours évident pour une grande entreprise de faire ces choix. La principale difficulté tient à l’écart entre les exigences de rentabilité financière à court terme et celles de création de valeur à long terme. L’équilibre entre ces injonctions contradictoires est difficile à trouver, instable, pour le personnel comme pour les dirigeants.

Cependant, quelles que soient les difficultés, une entreprise doit s’efforcer à plus de cohérence entre ses valeurs et ses actes. C’est également parce qu’elle dispose de moyens importants : des ressources financières, humaines, un pouvoir de persuasion, véritable soft power, qu’elle doit mettre ces atouts au service d’un progrès harmonieux.

 

Cet article fait partie d’une série de billets publiés à l’occasion de l’université d’été du MEDEF 2018. A partager, commenter et liker sur LinkedIn avec le hashtag #UEMedef18.