Sébastien Treyer

La fracture sociale semble être un fait dans la plupart des géographies. Pensez-vous que le grand chantier de la décarbonisation de l'énergie puisse être une réponse partielle en facilitant l'accès à l'énergie, source de développement et de bien-être ?

La décarbonation de l’énergie consiste à rechercher des formes innovantes d’accès et d’usage de l’énergie, qui peuvent être tout à fait compatibles avec un meilleur accès des populations à des services essentiels, et apporter des bénéfices en termes de réduction de la pollution de l’air : production non centralisée d’énergie renouvelable dans les territoires ruraux en Inde, mototaxis électriques en Ouganda… La diffusion suffisamment rapide de ces innovations est un vrai défi, mais c’est bien une double urgence : sociale et environnementale. En Europe, l’enjeu est la transformation des usages, et on voit bien que cela demande du temps pour donner aux usagers des options alternatives d’accès à la mobilité (autant les véhicules individuels que les services de transports), plus environnementales mais aussi socialement plus justes.

Quel est l'impact géopolitique des nouvelles technologies sur l'organisation actuelle du monde de l'énergie dominée par les producteurs fossiles ?

La sortie des énergies fossiles va impliquer des reconfigurations très fortes : des reconversions des territoires dont l’économie dépend du charbon ou du pétrole, mais celles-ci sont de toutes façons impératives d’un point de vue économique ; modification des rapports de dépendance entre pays et amélioration de la sécurité énergétique des pays aujourd’hui très dépendants des importations de pétrole et de gaz, puisque le potentiel de renouvelable est mieux réparti géographiquement que les énergies fossiles ; nouvelles opportunités économiques autour des technologies renouvelables ou d’efficacité énergétique. [Le rapport de l’IRENA (Agence internationale des énergies renouvelables) sur la géopolitique de la transformation énergétique souligne que] dans l’ensemble, le monde devrait être plus stable, les cours moins volatiles et les conflits moins aigus dans un monde décarboné.

Qu'est-ce que pour vous la décentralisation et quels enjeux cela représente-t-il pour le monde de l'énergie ?

Dans les pays industrialisés, la demande d’énergie est forte et les réseaux déjà développés : décentraliser devra permettre d’adapter le système énergétique pour atteindre la neutralité carbone visée par l'Accord de Paris, avec une attention particulière aux solutions basées sur la complémentarité des réseaux énergétiques existants (électricité, gaz, chaleur). Dans les pays en développement, où la demande en énergie augmente fortement, il est possible d’aller beaucoup plus vite et d’investir directement dans un système décentralisé d’énergie, à condition de faciliter l’accès aux technologies et aux financements, notamment grâce à la coopération internationale.