Au Forum de Davos, Isabelle Kocher, Directrice Générale d’ENGIE, a présenté sa nouvelle vision de l’entreprise. La réduction des fractures économiques, sociales, environnementales doit être le prochain horizon de croissance des entreprises.

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Interview d’Isabelle Kocher à l’issue du Forum économique mondial tenu à Davos.

Isabelle Kocher

Pour la première fois de l’histoire de Davos, la présidence était exclusivement féminine. Symbole ou changement d’époque ?

Choisir de confier le rôle de coprésidence du World Economic Forum (WEF) à sept femmes n’était évidemment pas anodin, au moment où la question de la place des femmes est à ce point au centre des débats. C’était plus qu’un symbole, un geste fort qui contribue à habituer l’œil à voir des femmes occuper des positions de pouvoir.

Le choix des profils était également le signe d’une plus grande ouverture de Davos sur le monde. C’était un « cocktail » très intelligent, avec des représentants des milieux des affaires, politique, de l’économie sociale et solidaire. À côté de Christine Lagarde, présidente du Fonds monétaire international, il y avait Ginni Rometty, patronne d’IBM, ou encore Chetna Sinha, qui a lancé le microcrédit en Inde. Chetna a livré un témoignage particulièrement intéressant en ouverture du Forum : elle a expliqué à quel point le fait de donner accès à des femmes à la capacité d'entreprendre, ne serait-ce qu’en ayant accès à un compte bancaire, transforme la vie dans les villages, dans les communautés. C’est en multipliant ce genre d’initiatives que nous arriverons collectivement à réduire les fractures du monde, ce qui était justement le thème de Davos.

Le sommet cette année était très politique. On a vu se succéder à la tribune plusieurs dirigeants européens, avant l’arrivée très attendue – du président américain. Avez-vous eu le sentiment sur place de vivre un « choc des civilisations » entre l’Europe et les États-Unis ?

L’intérêt d’un sommet comme Davos est de réunir et faire se rencontrer des personnes aux points de vue différents.

Je trouve que c’est une bonne chose que le président américain soit venu à Davos, parce qu’on a tous intérêt à ce que le fil du dialogue, sur tous les sujets, y compris les plus délicats, ne soit pas rompu. C’était aussi un évènement dans la mesure où la dernière fois qu’un président américain était intervenu à Davos remonte à 2000.

Le discours du président Emmanuel Macron a aussi été l’un des événements marquants de Davos. J’en retiens plusieurs messages forts : l’appel à l’accélération de la lutte contre le réchauffement climatique, l’appel lancé aux entreprises et aux États à protéger les biens communs, mais aussi la nécessité d’investir dans le capital humain et de donner du sens à la croissance. Ce sont des messages que le Groupe ENGIE porte également et que l’on retrouve dans notre transformation et notre stratégie.

Que peut-on attendre de ce genre de sommets dans la lutte contre le réchauffement climatique ?

Il faut tout d’abord savoir qu’au-delà du Sommet de Davos, qui est en quelque sorte le point d’orgue, le WEF réunit toute l’année différentes parties prenantes dans le cadre de groupes de travail, sur des thématiques définies. ENGIE a contribué à trois d’entre eux, sur l’avenir du système énergétique, le digital et le futur de la mobilité. S’il est vrai que le WEF n’est pas un lieu de décisions, il présente l’intérêt de « mettre sous tension » les différents acteurs, de les pousser à réfléchir et à agir, ensemble.

En ce qui concerne la lutte contre le réchauffement climatique, il est clair que nous sommes très loin de ce qui est désiré et de ce qui a été signé dans le cadre des Accords de Paris : nous ne sommes pas sur une trajectoire de 2 degrés, mais plutôt de 3,5 degrés. Il y a donc un sujet d’accélération et de passage à l’échelle.

L’enjeu est désormais selon moi d’identifier tous les blocages, tous les freins, et de les travailler un par un.C’est en partie ce qui nous a occupés dans les multiples panels auxquels j’ai participé cette semaine. Pour prendre un exemple, les projets solaires qui se développent en Afrique, où il y a un vrai problème d’accès à l’énergie, sont de trop petite taille pour intéresser les institutions financières, ou même les opérateurs, alors que l’argent est là. Nous sommes tous habitués à construire de très grandes usines en petit nombre et il faut que nous arrivions à passer à un modèle plus décentralisé.

Autre blocage, le prix du carbone, qui est encore trop faible. De manière générale, les signaux de marché ne sont pas au rendez-vous.

Que retenez-vous du sommet de Davos ?

On a entendu deux écoles toute cette semaine. Il y a ceux qui disent « la croissance repart, donc continuons comme ça, ne changeons rien ». Et puis, ceux qui disent « tirons parti de cette croissance qui repart, et nous donne des marges de manœuvre supplémentaires, pour changer de modèle. Parce que le modèle actuel n’est ni soutenable ni inclusif, ni inspirant. ».

Le thème de Davos interpelle. Le WEF dit, « le monde est fracturé, il est urgent et nécessaire de construire un autre modèle ». Selon moi, que la croissance reparte ne doit pas nous détourner de l’idée que nous avons effectivement atteint de nombreuses limites : les 2 degrés, nous n’y sommes pas, mais regardez aussi la vague populiste, la hausse des inégalités ou le sujet des migrations... Beaucoup de gens ne se reconnaissent plus du tout dans le modèle actuel, et manifestent une certaine impatience.

Nous devons donc favoriser des modèles qui réconcilient création de valeur et impact social positif. C’est le modèle défendu par ENGIE, celui du progrès harmonieux, qui nous permet de générer de la croissance et, en même temps, de répondre aux attentes profondes exprimées par une part croissante de la population.